Le vibrant hommage d'un ancien de la Saône
Il a embarqué il y a presque cinquante ans. Aujourd'hui, alors que le pétrolier ravitailleur d'escadre est sur son lit de mort, il décide de le faire revivre avec ses souvenirs.
La vieille coque rouillée de la Saône, emmenée à Brégaillon par le dock flottant, s'apprête à faire son dernier voyage. L'inéluctable. Après cinquante ans de bons et loyaux services pour la Marine. Gérard Jamin, un des très nombreux marins montés à bord du pétrolier ravitailleur d'escadre, a tenu à rassembler ses souvenirs (1). Et à lui rendre un dernier hommage avant sa déconstruction. Gérard sort de l'école navale. Il a seulement 23 ans lorsqu'il monte sur la Saône, «le premier bateau sur lequel j'ai embarqué après mon application sur la Jeanne-d'Arc». Le jeune homme d'origine vendéenne s'en souvient parfaitement. «C'était à Brest, le 2 août 1965. Un lundi. Le vendredi, un nouveau pacha est arrivé, le commandant Capoul.»
Le pétrolier ravitailleur vogue vers Toulon
Gérard Jamin est alors enseigne de vaisseau seconde classe. Il découvre la vie du carré, «un rectangle qui sert de cercle aux officiers». Les traditions marines. Et quelques autres privilèges. «J'étais dans une chambre sur la plage avant. Je contemplais l'infini de l'océan depuis mon hublot.»

Gérard Jamin a embarqué sur la Saône le 4 août 1965, en tant qu'enseigne de vaisseau seconde classe. Il en débarquera six mois plus tard avec un grade supplémentaire. (Photo Éric Estrade)
L'océan, il ne tarde pas à le prendre. Le 7 août, la Saône appareille. Direction la base navale de Toulon, où elle arrive trois jours plus tard. Jusqu'au 30 septembre, l'équipage fait la navette entre le port pétrolier de Lavéra, à Marseille, et la baie du Lazaret, pour des missions de ravitaillement.
«Le lendemain, j'ai été nommé enseigne de vaisseau première classe, et nous sommes partis pour un exercice de dix jours en Méditerranée», se souvient Gérard. Il y apprend les subtilités du «Ram», le ravitaillement à la mer. «On peut ravitailler à bâbord, à tribord et en ligne de file. Il fallait garder la même vitesse que le bâtiment que l'on ravitaillait», se souvient-il. La Saône pouvait ainsi alimenter en carburant, eau ou vivres, trois navires en même temps. Et l'officier de pester encore contre le lance-amarre, «ce fil toujours trop court d'un mètre. Ça tombait toujours à l'eau», s'amuse-t-il. Six mois suffisent pour que le jeune midship s'attache au navire. «Certains logeaient en ville, se rappelle-t-il. Moi, je restais vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur le bateau.» Après avoir écumé mare nostrum pendant six mois et «effectué des tonnes de ravitaillement», l'enseigne de vaisseau reçoit un ordre de débarquement le 16 janvier 1966. Finalement, il quittera le navire à la mi-décembre. Gérard Jamin ne peut rester plus longtemps: en janvier, l'école d'aéronautique navale de Salon-de-Provence l'attend. Sa future femme aussi. Mais ça, il ne le sait pas encore.
Éloge funèbre
L'ancien officier de la Saône a même rédigé un éloge funèbre, avant que le bâtiment ne soit plus.
«Maintenant que tu reposes sur ce dock flottant, je songe, en voyant ton trépas, que pour ta vieille coque sans grâce il n'en fût pas toujours ainsi: tu as vécu belle et sans souci, et en courses folles tu as passé tout le temps que Dieu t'a laissé, Aujourd'hui, alors que tu as terminé ces beaux jours, je te ressens sereine, car c'est en TPM, où plus d'un t'aime d'amours profondes, que tu finis ton existence, RIP.»
AYMERIC BRÉGOIN abregoin@nicematin.fr
- Depuis plus de dix ans, il a entamé d'importantes recherches, jusqu'au service historique de la Défense. De nombreux souvenirs sont revenus grâce aux lettres qu'il envoyait à ses parents. Il a à ce jour compilé archives, photos ... et a contacté d'anciens marins avec qui il a navigué. Le tout afin d'écrire ses mémoires, destinés à ses enfants et petits-enfants.