George Belon

A la rencontre de Lord Jim

Je ne l’avais pas vu depuis quatre ans, lors d’une de ces fêtes de promotion qui s’égrènent au fil de la vie.

Etant moi-même détaché depuis dans un lointain pays d’Extrême Orient pour le compte d’une société industrielle, j’avais eu par hasard des nouvelles de lui par l’un de nos vieux amis communs, commandant un bâtiment en TLD dans la zone.

« A propos, sais-tu que Charles n’est pas très loin de chez toi, me dit-il.
Il est le chef d’un village de pêcheurs de perle à Bugsuk, une des îles de la Sonde »

L’exotisme de ce nom, la relative proximité de ces îles et la présence de Charles sur l’une d’elles s’associèrent dans mon esprit pour me donner une irrépressible envie d’aller là-bas.

Il se trouva que la complexité de mes affaires m’appela dans les parages quelques mois plus tard, dans la capitale très exactement, qui n’était éloignée de son île que de quatre heures de vol.

Arrivé peu avant minuit, je repartis à l’aube pour une autre île, plus petite, dans un petit avion, aidé tout au long de ce long transit par l’organisation efficace et amicale qui assurait,là-bas, la logistique de Charles.

Ainsi, baigné dans une brise écœurante de moiteur, seule peau blanche parmi quelques dizaines de peau brune, je débarquai à Puerto- Princesa, autrefois point d’appui espagnol sur la route des Indes.

Sept heures de Piste

Là, un guide et un jeepney, sorte de de taxi-brousse, m’attendaient. Bien qu’affrété pour moi, le dit véhicule, outre mon guide et son chauffeur, abritait déjà une demi-douzaine de locaux aux allures de pirate, dont je ne pus jamais savoir s’ils voyageaient à mes frais ou étaient la pour me protéger.

On m’annonça qu’il y avait quelque cinq heures de route, ou c’est du moins ce que je crus comprendre.

Malgré un léger décalage horaire portant en soi danger d’erreur, il me semble bien qu’il nous en fallut sept pour arriver au bout de cette île (c’est à bout qu’il aurait fallu dire).Il est vrai que deux crevaisons vinrent  ajouter quelque délai.

Au long et étroit ruban d’asphalte se substitua bientôt la piste qui engerba dans sa poussière ocre notre jeepney lancée à vive allure. A voir l’imprécision du volant qu’il ne cessait de tourner à droite puis à gauche et vice-versa, pour suivre la ligne droite, j’avais fini par m’abandonner à une certaine admiration pour notre chauffeur-admiration muette car le tintamarre du moteur et notre course folle sur cette surface élémentaire, sans parler des difficultés de langage, nous interdisaient tout échange verbal, hormis les OK? OK !échangés avec un large sourire après chaque passage un peu ardu heureusement négocié.

Un village carte-postale

Nous roulions dans un paysage de plaine côtière bordée de montagnes d’origine volcanique, où le vert, dans toutes ses nuances obsédait.

A un détour de la piste, nous pénétrâmes soudain dans un décor d’« Apocalypse now », à cette différence près que la nonchalance des buffles et celle des habitants rejetaient bien loin, au-delà des montagnes et au- delà du temps, le spectre de la guerre.

Enfin, m’extirpant de la somnolence où m’avait plongé une certaine monotonie de ce long voyage cahoteux, Charles m’apparut soudain à cette abrupte extrémité de la route, cause de l’arrêt final de mon jeepney, sur un fond de village carte –postale des mers du Sud.

Arrivée au port

A une vingtaine de mètres du capot, l’eau scintillait doucement entre les pilotis des paillotes, portait tout un entrelacs d’embarcations à balanciers, nous étions enfin arrivés au port.

Il n’avait pas changé, le bougre, ou si peu, après vingt-cinq années de marine et quelques-unes de plus passées dans ce curieux royaume où l’un de ces canots semblables à des araignées d’eau allait bientôt me conduire. Le transit ne nous prit que deux heures. Un léger clapot contrariait notre avance. Le soleil, encore haut, baignait un paysage de terre et de mer imbriquées  où les paquets de coraux mettaient des tâches plus claires.

Capitaine bon enfant, il se laissait conduire par deux de ses féaux qui composaient tout l’équipage :son garde du corps et un « mechanics » bon à tout faire.

Et nous nous racontâmes nos vies :que raconter d’autres quand on se revoit ainsi au bout de la terre.

Au détour d’une pointe, il me désigna avec un grand sourire quelques constructions dispersées sous une cocoteraie et deux appontements portant chacun une sorte de maison dont j’appris plus tard que la plus importante était à la fois son bureau, son centre opérations et sa passerelle.

Deux heures de discussion

Pendant nos deux heures de tête à tête, il avait eu le temps de me décrire son village et l’activité qu’il y menait, mentionnant au passage la chance qu’il avait d’avoir un « état-major » composé de cinq filles dans leur « twenties », comme disent les Américains.

Nous abordâmes quelques instants plus tard.

Je compris alors que j’avais touché au royaume, celui dont j’avais rêvé, même sans en avoir conscience, comme nous le cherchons tous, nous qui allons sur la mer.