Alain Béreau

Souvenirs d'Alindien

De septembre 1995 à février 1997 j'ai exercé le commandement des forces maritimes de l'océan Indien, plus connu sous le sigle d'Alindien. J'étais alors le seul amiral embarqué, sur le PRE Somme, dans un environnement passionnant, avec des responsabilités dans le domaine du soutien des forces navales présentes et surtout l'exercice d'un commandement opérationnel dans des régions où les péripéties ne manquent pas : crises locales, évacuations de ressortissants, lutte contre la piraterie, revendications de souveraineté sur des îles ou zones maritimes... Mais les fonctions d'Alindien ont aussi une dimension diplomatique sans équivalent. Au delà du rôle que peuvent jouer les forces navales dans les relations étrangères d'un pays comme la France, déploiements sur zone, escales de bâtiments, organisation d'exercices et actions de coopération avec les marines riveraines, l'escale du navire-amiral d'Alindien représentait pour chaque ambassadeur d'exceptionnelles possibilités : réceptions, visites officielles, entretiens, échos dans les médias. La venue de l'amiral permettait souvent à nos diplomates de rencontrer les plus hautes autorités de l'Etat, y compris les chefs d'Etat, d'aborder lors des conversations de multiples sujets, coopération, vente d'armes, et de régler maints problèmes en suspens. Ainsi lors de ma première escale à Bahreïn, avec l'ambassadeur nous avions fait visite en une journée à l'Emir, au Premier ministre, au ministre de la Défense et au ministre de l'Intérieur (d'ailleurs tous les quatre frères !) : l'ambassadeur me confiait qu'un tel programme de visites lui aurait demandé plus de six mois de démarches, sans garanties de succès, en temps normal ! De même, ce pouvait être l'occasion de régler de délicates questions par des visites bien ciblées ; j'ai ainsi le souvenir lors d'une escale à Cochin en Inde d'avoir servi de prétexte au Premier conseiller de l'ambassade pour une visite au Procureur général de la région afin d'obtenir la libération d'un jeune français, détenu depuis plusieurs mois, à la suite d'une dénonciation calomnieuse.

Une escale à Maputo pleine d'imprévus

En octobre 1995 au cours d'une tournée dans le sud de l'océan Indien, j'ai fait escale à Maputo, capitale du Mozambique, pays ruiné par des années de guerre civile ; il y avait bien longtemps qu'Alindien n'y avait fait escale et notre ambassadeur attendait avec impatience ma venue pour amorcer des actions de coopération. Cette escale devait se révéler riche en péripéties et gags de toutes natures !

Dès l'arrivée de la Somme à quai, le Chef d'état-major de la marine du Mozambique, qui n'avait aucune expérience maritime puisqu'il avait été pendant toute la guerre un chef rebelle dans l'intérieur du pays, demandait à ce que nous menions une expertise de ses deux seuls bateaux, des vedettes OSA datant de la marine soviétique. Je confiais cette mission à mon capitaine de pavillon, capitaine de vaisseau, sous-marinier, ingénieur de marine qui revenait en fin de matinée, peu avant le repas officiel, catastrophé : avec son équipe il avait dû s'en tenir à un examen depuis le quai, renonçant à monter à bord des deux vedettes de peur de passer à travers le pont, tellement elles étaient en mauvais état, totalement rongées par la rouille !

Mais il a bien fallu au cours du repas rendre compte de l'expertise au Chef d'état-major. En fait celui-ci nous a demandé d'emblée ce que nous pensions de son projet de revendre ces deux vedettes pour en acheter des plus modernes et plus performantes. J'ai donné la parole (courageusement !) à mon capitaine de pavillon, en me demandant comment il allait bien pouvoir se tirer d'affaire. Sans se démonter et sans évoquer l'état réel des deux vedettes, il répondit au Chef d'état-major : « A vrai dire, le contexte stratégique actuel n'est pas très porteur pour un tel projet ». J'admirais cette brillante réponse, très diplomatique, qui d'ailleurs plut beaucoup au commandant de la marine du Mozambique qui la répéta plusieurs fois, avant de conclure que c'était exactement ce qu'il dirait à son ministre de la Défense...

Au cours de l'escale, le Premier ministre fit savoir à notre ambassadeur qu'il souhaitait visiter la Somme et se faire présenter l'action de la Marine française dans la zone. Les eaux du Mozambique sont très riches, en particulier en crevettes, les pêcheurs japonais et coréens venaient alors en toute impunité piller cette ressource, la marine ne disposant, comme nous l'avons vu d'aucun moyen ; le gouvernement mozambicain était donc fort intéressé par des actions occasionnelles de surveillance de leurs eaux par nos moyens en océan Indien. En préparant la venue du Premier ministre, je demandais à l'ambassadeur si je devais rendre tous les honneurs prévus par le cérémonial, en particulier les 19 coups de canon de salut lorsque le Premier ministre monterait à bord. L'ambassadeur fut tout à fait enthousiasmé par cette perspective alors que nous étions amarrés au milieu du port situé en pleine ville. Tout avait été préparé en liaison avec le cabinet du Premier ministre : à son arrivée au pied de la coupée il s'immobilisa donc pour la durée du salut pendant que l'ambassadeur et moi-même nous nous tenions en haut de la coupée. Dès le premier coup, un concert épouvantable d'alarmes antivol de voitures s'est déclenché : toutes les voitures stationnées dans le port étant munies de cette sécurité courante dans le pays ! Mais le pire restait à venir : au quatrième coup de canon s'est ajouté aux alarmes un bruit de verres brisés qui tombent telle une cascade pendant de très longues secondes. Dans ce vacarme, le Premier ministre est resté imperturbable et sa visite, qui dura toute la matinée, se déroula fort bien. Dès son départ je m'enquis avec l'ambassadeur de ce bruit de verres brisés : mon chef d'état-major, hilare, nous a répondu que la tour d'entrée du port, deux étages tout en verre, située non loin de la Somme, n'avait plus une vitre intacte et qu'il ne restait en place quasiment que l'armature ! Je me suis quand même inquiété auprès de l'ambassadeur, mais celui-ci est resté très calme, me disant qu'il était hors de question de parler de dédommagements car l'équipage de la Somme avait été systématiquement racketté à chaque sortie et entrée du port, les autorités portuaires n'auraient donc qu'à utiliser cet argent pour remplacer les vitres de leur tour et nous n'avons plus entendu parler de l'affaire !

Mais ce n'était pas fini. J'avais offert à l'ambassadeur d'appareiller avec nous puis, une fois au large, de le faire reconduire à terre par l'hélicoptère du bord. Il avait bien sûr accepté cette offre de sortie à la mer. Tout s'était bien passé et en le raccompagnant sur la plage arrière, je décidais de monter avec lui dans l'Alouette, d'autant que le pilote était un jeune aspirant qui venait d'arriver à bord. Nous nous sommes posés sans difficultés sur l'aéroport international de Maputo, sans que le pilote obtienne le moindre contact radio avec le contrôle. Sur le tarmac, j'ai fait mes adieux à l'ambassadeur ; mais pris d'un pressentiment je lui demandais de bien vouloir attendre notre décollage effectif. A la mise en route, le contrôle de l'aéroport a cette fois répondu; après une longue attente, turbine en route, l'autorisation de décoller ne venant pas, le pilote a demandé s'il y avait un problème, le contrôleur lui a répondu qu'il devait couper et se rendre au bureau de piste. L'ambassadeur nous y a bien sûr accompagnés, en se faisant connaître tout de suite auprès de deux préposées ; au demeurant nous ne passions pas inaperçus, lui en costume noir très strict et moi en tenue blanche. Malgré tout, nous avons attendu un long moment, les deux préposées semblant très occupées ; l'ambassadeur de plus en plus agacé commençait à faire connaître, en portugais, sa manière de voir les choses et ses appréciations sur le fonctionnement du pays. Alors que le ton montait, les préposées ont finalement déclaré que pour pouvoir repartir nous devions nous acquitter de « taxes ». Cette exigence prenait d'autant plus de relief que quelques minutes auparavant, pendant que nous patientions, l'ambassadeur m'avait raconté qu'il y avait depuis des mois dans un des hangars de l'aéroport du matériel de déminage offert par la France, pour un montant de plusieurs centaines de milliers de francs, bloqué car les douanes du pays exigeaient que l'ambassade paie les taxes aéroportuaires correspondantes ! Très inquiet sur le montant qui allait nous être demandé pour pouvoir redécoller, j'ai été presque soulagé lorsque les deux employées ont indiqué qu'elles voulaient 50 dollars. N'ayant bien sûr pas d'argent sur moi, je me suis tourné, un peu gêné, vers l'ambassadeur pour les régler. Furieux, il a malgré tout sorti l'équivalent en monnaie locale, mais sans se démonter les deux contrôleuses ont refusé, exigeant un paiement en dollars américains. Je commençais sérieusement à penser à la suite de mon programme car nous étions attendus avec la Somme le lendemain matin à Durban. Mais nous avons alors été sauvés par le Premier conseiller de l'ambassade, venu chercher l'ambassadeur, qui avait dans sa voiture la réserve « de précaution » en dollars pour faire face à ce type d'aléa ! Avec le pilote, nous sommes partis rapidement, sans demander notre reste. Mais force était de constater qu'un ambassadeur de France et un amiral en uniforme venaient de se faire racketter sans vergogne sur l'aéroport international de Maputo ! Mais pas rancunier, cela ne m'a pas empêché de programmer par la suite des surveillances de la zone économique lorsqu'un de nos bâtiments passait au large du Mozambique et d'informer les autorités de nos observations.

Coup d'état au Qatar : quand Alindien vient aider notre diplomatie...


Arrivée sur la Somme du prince héritier du Qatar

Au carré amiral avec le prince héritier du Qatar

Avec l'Emir de Bahrein

Le Qatar a toujours été un des pays du Golfe très sensible pour notre politique : pays très riche (troisième réserve de gaz du monde mais premier exportateur), soucieux de son indépendance, notamment vis-à-vis des Américains, entretenant avec la France depuis longtemps de très bonnes relations se traduisant par un accord de défense (au contenu secret), des actions régulières de coopération et bien sûr des ventes de matériels militaires, notamment pour l'armée de l'Air et la Marine.

Début 1996, le fils de l'Emir pris le pouvoir, profitant de l'absence de son père en villégiature en Europe. Ce coup d'état, certes en douceur mais coup de force malgré tout, constituait une véritable première dans un pays du Golfe ; il avait été réprouvé par les autres états de la région, mais sans qu'aucun d'entre eux n'intervienne. La France était naturellement très gênée, ne sachant pas trop pour qui prendre parti : pour le fils qui semblait maîtriser la situation ou pour le père réfugié en France ?

Après quelques semaines d'atermoiements, le nouvel Emir se faisait plus pressant pour que nous prenions parti, demandant notamment la protection de commandos marine pour assurer sa sécurité. C'est dans ces circonstances qu'arrivant en escale en Malaisie, j'ai reçu l'ordre de quitter immédiatement la Somme et de repartir par avion pour Doha afin d'aider notre ambassadeur à faire patienter les nouvelles autorités qataries. Arrivé sur place, l'ambassadeur m'a indiqué que nous allions être convoqués par le nouveau ministre de la Défense, frère du nouvel Emir, et qu'il nous faudrait au cours de l'entretien repousser habilement la demande de commandos marine et proposer des actions moins marquantes : escale d'un de mes bâtiments, exercices conjoints en mer. Installé dans un des palaces de Doha, j'ai commencé à attendre, non sans impatience.

Alors que l'ambassadeur avait donc insisté sur les consignes de prudence vis-à-vis de tout engagement, je recevais à l'hôtel la visite des représentants locaux de certains grands groupes d'armements français me demandant instamment de m'engager à fond et de céder aux demandes du ministre ! L'attente ne fut pas trop longue, 48 heures, mais l'accueil du ministre de la Défense fut frais. Réitérant d'entrée sa demande de commandos, l'ambassadeur refusant avec diplomatie, le ministre saisit alors sur son bureau un document indiquant qu'il s'agissait de l'accord de défense avec la France, que dans ces conditions il n'avait plus aucune valeur et qu'il le déchirait, passant à l'acte devant l'ambassadeur médusé. La suite de l'entretien a été tendue, même si cette démonstration semblait avoir un peu calmé le ministre, l'ambassadeur faisant alors valoir que j'étais accouru de l'autre bout de l'océan Indien. Le ministre m'a d'abord demandé combien de temps je comptais rester au Qatar : je suis resté évasif, pensant aux futures escales de la Somme en Thaïlande, en Inde et aux Maldives ! In fine après d'âpres discussions, le ministre a accepté de se contenter d'une escale d'une de nos frégates et d'exercices en commun faisant la preuve de notre soutien. Et j'ai pu ainsi repartir quelques jours plus tard vers la Somme arrivée entre temps en Thaïlande.

Quelque temps plus tard, j'étais informé dans le plus grand secret par l'Etat-major particulier du Président de la République, que l'ancien Emir toujours en France, avait chargé un ancien commandant du GIGN bien connu, d'un coup de main sur Doha à partir de la mer et que selon les renseignements, celui-ci faisait route avec un groupe de mercenaires sur un grand voilier. On me demandait donc avec mes quelques moyens sur zone d'essayer de le repérer. Alors que nos recherches restaient infructueuses, j'arrivais en escale à Abu Dhabi. Le lendemain, je décide d'aller passer l'après midi à la piscine d'un grand hôtel. En y arrivant je retrouve des officiers de mon état-major, hilares, m'annonçant « On les a trouvés : ils sont à la piscine ! ». Effectivement même si tant est que l'on ne se serait pas souvenu du visage de l'ancien commandant du GIGN, il n'y avait pas de doute à avoir : l'allure de ses acolytes attirait pour le moins l'attention. Le coup de main n'était pas pour demain !

Dans les mois qui ont suivi, la France s'est attachée à « remonter la pente » auprès des nouvelles autorités. Quelques semaines avant de retourner à Doha pour une nouvelle escale avec la Somme, notre ambassadeur m'appelle en mer pour m'annoncer une grande nouvelle. Le nouvel Emir avait désigné quelques jours auparavant, fait unique dans les pays du Golfe, un prince héritier, en l'occurrence le fils aîné de sa première femme, et le cabinet de l'Emir venait de prévenir notre ambassadeur que pour sa première sortie officielle du palais celui-ci embarquerait une journée à la mer à bord du navire-amiral français. Nous avions quelques jours pour préparer l'évènement, selon les consignes venues directement du Quai d'Orsay, y compris sur certains détails par exemple pas d'alcool et transformation du carré des officiers en lieu de prière. Pour l'arrivée du prince à bord du Super Puma de l'Emir, nous avons déroulé le tapis rouge, au propre comme au figuré ! Le prince, d'une vingtaine d'années, formé à Sandhurst, le Saint-Cyr britannique dont il ne gardait d'ailleurs pas le meilleur souvenir, s'est révélé un hôte charmant, sympathique, curieux et plutôt décontracté. Ainsi après déjeuner, alors nous avions prévu de le transférer sur la frégate antiaérienne Cassard, il avait disparu : je l'ai retrouvé dans ma chambre, en train de faire une petite sieste, me déclarant qu'il avait bien le droit de se reposer un peu ! En tout cas la journée fut réussie : dans les jours qui ont suivi, la presse du Qatar s'est fait largement l'écho de cette première sortie du prince héritier, au grand dam de nos amis anglo-saxons.

Ces 18 mois d'Alindien m'ont laissé des souvenirs extraordinaires ; je pourrais aussi évoquer la première visite officielle en Erythrée marquée par un entretien avec le président Afeworki, le carénage de la Somme au Cap, premier navire militaire étranger à venir ainsi caréner en Afrique du Sud après la fin de l'Apartheid, l'amorce d'échanges et d'exercices avec la Marine indienne qui avait toujours été réticente à ces ouvertures en raison de nos ventes de navires et sous-marins au Pakistan ou encore le commandement de l'opération de surveillance des îles Hanish au profit de l'ONU. Ces îles au sud de la mer Rouge, inoccupées de tout temps, avaient fait brutalement l'objet en 1996 de convoitise de la part du Yémen et de l'Erythrée, les deux parties en venant à se battre pour leur possession et menaçant de s'en prendre au trafic maritime dans la région. L'ONU a alors confié à la France la surveillance du cessez le feu et du statut quo, jusqu'à ce que la question de la souveraineté sur ces îles soit tranchée. Pendant deux ans, Alindien a dirigé cette opération mettant en œuvre quotidiennement depuis le navire-amiral, des bâtiments, des avions et des hélicoptères basés à Djibouti et même un Mirage IV « photo » car la cartographie de ces îles datait de 1925. Il s'agissait là d'une grande première, avec la direction d'une opération aéromaritime depuis un navire-amiral situé le plus souvent à des milliers de kilomètres du lieu de l'action.

 

Alain Béreau