Alain Bruel

La hallebarde du cuirassé Jean-Bart

C'était en 1969, j'étais à l'Ecole des canonniers-missiliers sur le cuirassé Jean-Bart qui vivait ses derniers jours d'activité, activité déjà réduite, puisqu'il ne naviguait plus depuis 1957. A couple se trouvait le croiseur Montcalm qui hébergeait l'Ecole des Officiers ASM, nos frères d'armes.

On se retrouvait tous au carré du Jean-Bart pour le déjeuner qui était toujours bon et copieux car l'Ecole des cuisiniers et celle des maîtres d'hôtel se trouvaient aussi à bord.

Le jeudi après-midi les cours étaient difficiles à suivre car le repas était amélioré et le vin était de précision !

Les deux bâtiments devaient être désarmés complètement à la fin de l'année pour terminer leur carrière à la ferraille en 1970. Les Ecoles furent hébergées, sous le nom Groupe des Ecoles d'Armes (GEDAR), au Dépôt de Toulon, le CIN Saint-Mandrier n'étant pas achevé.

Un jeudi donc, à la fin du repas le Président de carré nous annonça qu'il mettait en vente aux enchères les objets appartenant au carré. Parmi ces objets se trouvait une hallebarde (cf. la photo), qui parait-il, avait été offerte par des officiers qui suivaient le cours de Directeur de tir en 1939 et 1940. On peut lire les inscriptions suivantes :

Sur une des faces :
Les Ancêtres Promo 39.
Champigneulles.
Les Jambes.
Le Rad Soc du SO.
Titine de Lorraine.
L'Abonné au J.O.
Sirop d'α

Sur l'autre face :
Les Dauphins
Etoile des neiges
Infra Rouge
Zob

Les enchères commencèrent en présence d'une foule d'officiers bien plus gradés que nous, pauvres élèves. L'idée d'acheter quelque chose ne m'avait pas effleurée.

Dés la première annonce concernant la hallebarde seul un officier semblait intéressé : Il s'agissait d'un officier libanais qui était là pour un cours d'électronique. Mon sang n'a fait qu'un tour et je suis entré en compétition pour conserver cette arme historique et faisant partie du patrimoine de la nation ! Je l'ai acquise pour la somme de 31 500 anciens francs, ce qui n'était pas peu pour un enseigne à cette époque. Le soir, je me suis fait tirer les oreilles par mon épouse en lui annonçant ma victoire.

Quand j'ai voulu payer ma dette le Président m'a demandé d'attendre la fin de l'année scolaire. L'argent devait être utilisé pour organiser un rallye au profit des membres du GEDAR. Ce rallye n'a jamais eu lieu, le GEDAR a été dissous et nous avons regagné nos affectations. Je n'ai donc jamais payé cette hallebarde, ce qui n'a jamais troublé mon sommeil !

La hallebarde se trouve près de la cheminée de mon salon, pas loin de quelques tapes de bouche et d'une vieille montre marine, qui donne toujours l'heure exacte.