Alain Caire

L'attentat du métro Saint Michel
(juillet 1995)

Je sortais d'une réunion de discussion dans le cadre d'un appel d'offres sur la propreté de nos réseaux dont j'avais aussi la charge et je retournais à mon bureau lorsque l'on m'avertit qu'il venait d'y avoir une « explosion dans une armoire électrique du RER B » à Saint Michel qui avait fait un mort.

Compte tenu des circonstances et persuadé qu'il y avait autre chose, je partis immédiatement après en avoir avisé la présidence de la RATP. Fort heureusement, équipée d'un gyrophare, ma voiture put traverser les barrages de police déjà mis en place et, sur les lieux, j'abandonnai mon chauffeur pour descendre sur le quai où régnait une atmosphère étrange, ouatée, où seules les paroles techniques des équipes médicales du SAMU et des pompiers étaient proférées, au milieu d'une véritable scène de guerre que je devais, hélas revivre un peu plus tard avec l'attentat de Port Royal.

Je passe sur la visite des plus hautes autorités de l'Etat sur les lieux et sur l'intervention extrêmement rapide des secours (environ 5 minutes pour les premières interventions des pompiers, casernés il est vrai rue du Vieux Colombier, à environ 1 km du lieu de l'attentat).

Rentré au bureau vers 21 heures, on me demanda de repartir pour un plateau Télé en direct rue Bayard, auquel je me rendis après m'être au préalable mis d'accord avec le préfet de police sur ce qu'il fallait dire ou, a contrario, ne pas évoquer. C'est là que j'ai pu constater où les media placent leur priorité. J'étais attendu à l'entrée, quasiment sur le trottoir, et on me conduisit vers une salle en s'excusant presque de me faire attendre car l'intervention en direct avec un plateau de « personnalités », dont l'ancien juge antiterroriste Marsaud, était différée.

En passant devant une salle occupée par des gens qui faisaient la fête, j'en demandai la raison. C'étaient des stagiaires libanais qui repartaient au pays et avaient organisé un buffet traditionnel.

Chose à peine croyable quand j'y pense, peut-être à cause de l'heure tardive, je signalai à mon interlocutrice que j'étais à jeun depuis midi. Deux minutes plus tard, j'avais devant moi une assiette de tarama avec des mezzés que je mangeais de bon appétit.

Quand j'y repense, alors que je venais de quitter une scène d'horreur, je me dis que les besoins du corps prennent le dessus sur tout le reste !

Autre chose étrange, je n'ai pas non plus été perturbé ni fait le moindre mauvais rêve après ce que j'avais vu, peut-être aguerri par le spectacle de nombreux suicides sur nos réseaux.

En fait, ma seule véritable angoisse était de penser que ma femme pouvait être dans le train (les heures de trajet concordaient) et ma secrétaire put me rassurer rapidement après l'avoir jointe au téléphone.

Le problème de l'identification des corps se posait. Ils étaient tous quasi déshabillés par l'effet de souffle de l'explosion et, pour le cas d'une jeune victime, impossible à identifier par ses papiers d'identité qu'il n'avait sans doute pas pris avec lui.

Dès le lendemain, la police allait faire le lien avec le signalement de la disparition d'un jeune homme par sa famille qui fut invitée à reconnaître le corps à l'institut médico-légal. Bien que ses traits fussent restés intacts, les parents ne le reconnurent pas et c'est l'équipe d'enquête de la police judiciaire qui établit la corrélation entre les empreintes relevées dans la chambre du disparu et celles de la victime qui reposait à l'IML. Le refus d'admettre la disparition de leur fils avait conduit sincèrement les parents à ne pas le reconnaître.

Des le lendemain, des affiches fort bien conçues, intitulées « Attentifs ensemble » étaient apposées partout dans le métro et le RER. Elles étaient prêtes depuis la vague précédente d'attentats, en 1986 notamment, qui avait entre autres, affecté une rame du TGV sud-est à la gare de Brunoy, conformément à l'adage «Si vis pacem, para bellum », et témoignaient du professionnalisme de notre service de communication. Son support fut d'ailleurs repris dans toute la France.