Jean-Paul Daumarie

Un « Neptune » à Nouméa

Juin 1974, l’ordre tombe : envoi d’un avion de patrouille maritime en Nouvelle Calédonie avec équipage opérationnel ; départ au plus tôt, durée indéterminée. Que se passe-t-il ?
D’un côté l’arrivée d’un COMSUP NOUMEA couvrant le COMAR et disposant d’un aviateur galonné dans son staff, de l’autre L’Amiral Sanguinetti, Major Général qui n’est pas un grand fan de l’Armée de l’Air, et tout est dit.

Un soir je réunis mon équipage: tous volontaires. Le lendemain, le CC Dubourg pacha de la 25F me désigne pour la mission. Préparation du voyage, feu vert des Affaires étrangères (il y a beaucoup d’escales !) Le 15 juin FXCYC, LV Daumarie décolle sur le Neptune P2V7 nr 570.

Petite parenthèse : je pars seul avec un avion pas franchement transatlantique (rayon d’action 1800 nm) qui n’est pas sans poser des problèmes d’essence (indice 115/145 de plus en plus rare) d’huile (forte consommation de DE100 également rare) de bougies spécifiques (72 par moteur de 18 cylindres développant 3350CV). Autant dire que cette mécanique de précision doit être bichonnée pour rester en forme. Les autres transits de P2V7 (23F, 12S) se sont toujours faits en groupe accompagné d’un DC6 du COTAM, plus un Transall en alerte avec un moteur de remplacement paré.

Tout cela pour dire que certains se font du souci (pas moi : j’ai un équipage de choc qui trouve des sous-marins à tous les « B3 » ! et des mécaniciens hors pair) ; de plus le Major Général a diffusé une directive ordonnant à toutes les autorités maritimes concernées de faciliter ma mission. Le roi n’est pas mon cousin !
Je passe rapidement : Lajes aux Acores, Brunswick dans le Maine, Dallas au Texas non sans mal : le contrôleur aérien voulait me diriger sur Dulles/ Washington, à 90 ° de ma route. Ah! les problèmes de prononciation. Puis San Francisco et Barber’s Point (Honolulu). L’attaché naval, le Contre-Amiral Gélinet (que je connais bien pour l’avoir eu comme « élève privé » à l’Ecole du Personnel Volant avant son commandement de la Jeanne) s’inquiète pour mon avion (essence, huile, bougies) à chaque escale.

De Barber’s Point nous filons sur Pago-Pago (Samoa américaines)) en survolant l’ile Christmas, l’ile Malden abandonnée, haut lieu des essais nucléaires britanniques. A Pago-Pago le Directeur de l’aéroport ne veut pas me laisser partir (CEP). Le consul des USA (notre correspondant officiel) arrange le tout moyennant 300 dollars qui passent de ma poche dans celle du local. J’aurai un mal fou à me les faire rembourser. Puis Tahiti et Wallis.

A Wallis c’est l’euphorie : toute la population est là, l’Administrateur, le « Roi » d’UVEA et j’en passe. L’Administrateur me montre un message de Min Def m’enjoignant de rester deux jours de plus sur place : nous serons un peu fatigués pour le dernier vol. Arrivée enfin à Tontouta le 6juillet. Ne calculez pas : Lorient Nouméa à 20kts de moyenne (c’est un bon PIM).

Je rends visite au COMAR, CV Verdier, qui s’enquiert de ma mission ! Grace à sa célérité et à l’efficacité courtoise du Commissaire Réglat-Boireau qui nous installe à Tontouta comme unité rattachée ( ?) avec locaux, cuisine, véhicules. Nous prenons nos quartiers (et nos pinceaux..) : 18 personnes avec l’échelon technique. Un bémol : Le SEA a du retard et la citerne pour l’essence 115/145  n’est pas prête. Ce n’est pas horrible ; les moteurs et les réacteurs acceptent la 100/130 sauf pour décollage à puissance max, j’ai gardé un demi réservoir de 115 et de toutes façons on peut faire le plein à Port-Vila.

Le 10 juillet je rends visite au COMSUP, Général Fournier. Nous passons 2 heures avec son état-major, à parler du Neptune et de ses capacités et nous établissons un programme de missions.  Mais d’abord le défilé du 14 juillet et la presse.
Puis les vols se succèdent avec parfois des passagers « civils » qui obtiennent sans problème l’autorisation explicite et expresse de MinDef (style Honorable Correspondant et autres)

Avec le Général nous faisons le tour de ses possessions en plusieurs vols avec photos aériennes : beaucoup de pêcheurs asiatiques, et aussi des récifs, ilots français: Iles Belep, Chesterfield, Ilot de Sable, Atoll Surprise, récifs d’Entrecasteaux, Ile de Sable (c’est une autre), Iles Matthew et Hunter etc.
Le seul problème, c’est de déloger mon hôte de marque du nez vitré, à l’atterrissage ; il apprécie également beaucoup thé, toasts et autres nourritures consistantes servis à l’arrière dans la vaisselle du carré des OS. La vue par les hublots arrière est superbe.

A l’époque déjà Matthew et Hunter sont l’objet de friction avec nos « amis buveurs de bière » dans le cadre du Condominion Franco Britannique des Nouvelles-Hébrides. Rien ne s’arrangera avec l’indépendance du Vanuatu en 1980. Le COMSUP veut m’envoyer à Port-Vila, le Haut Commissaire s’y oppose : je plaide la nécessité aéronautique (mon essence 115/145 !) : Je finis par m’y poser, un jour sous juridiction française, juste pour faire le plein. Pour ceux que ça intéresse je vous invite à surfer sur internet avec les noms ci-dessus et ceux d’avant.

Dernier épisode, l’inspection du CEMA le Général d’Aviation MAURIN.
Nous sommes sur les rangs devant l’avion : Le CEMA s’avance et commence par quelques questions un peu « tendancieuses » : et l’essence, et la fiabilité, et la logistique; j’ai à peine répondu que le COMSUP se lance dans une description enthousiaste des capacités du P2V7 : avion d’armes, surmar, surpêche, commandement, présence française sur la mer jolie et au-delà ; en plus il n’hésite pas à lui faire reproches des retards du SEA (l’essence). Le CEMA nous quitte avec un sourire et une aimable réflexion à mon intention : «  Je vois que vous avez réussi votre mission ; bonne chance pour le retour ».

Il en sait plus que moi (c’est normal avec 5 étoiles) : quelques jours plus tard l’EMM me demande de revenir avec l’avion !
Nous proposons deux scénarii : le premier par l’ouest, sans vraiment y croire (trop de difficultés techniques et d’incertitudes politiques) le deuxième dans nos traces avec le soutien de l’US Navy. La réponse « avons étudié avec attention le premier scénario mais… » :
Dommage, le tour du monde en Neptune ce n’est pas pour cette fois.

Je vous fais grâce du retour (avec une variante Nouvelle-Orléans et Bermudes). Vers Groix 4 avions de la flottille m’attendent. Je prends la tête, passage sur la base et la 25F en formation puis présentation à l’atterrissage en échelon refusé, break à 10 secondes. FXCYC sur l’avion nr 570 avec, peint sur la dérive, l’oiseau fétiche de la Nouvelle Calédonie, le Cagou, s’approche de son parking ; toute la flottille et nos familles sont là. Nous sommes le 21 octobre 1974

Nota ; La même année la 12S (sur Neptune) sera installée à Tahiti et assurera des détachements réguliers en Nouvelle Calédonie