Jean-Pierre Delforge

Souvenirs de campagne

Ma nomination au commandement du BH1 l'Estafette en Nouvelle Calédonie fut sans aucun doute une excellente nouvelle : un bâtiment blanc, sans canon, outre-mer, et en famille …

Ce dernier point est important car au cours d'une précédente campagne sur un aviso escorteur en mission de 2 ans autour du monde , Danielle m'avait rejoint une première fois à Tahiti (avec nos deux ainés) en « clandestine », c'est-à-dire en payant le tarif Air France, alors qu'il y avait des places vides dans le Cotam effectuant le même trajet, puis à Nouméa où le Rivière devait passer quelques mois, puis, jet de l'éponge quand le Commandant dévoila la suite de notre périple à venir : l' Extrême Orient, Ceylan puis Madagascar … De toute manière, le portefeuille était à sec !

Cette fois c'était bon. Sauf que, un matin, passant la suite à mon successeur (BKF) à l'Ecole Navale, je reçus le message suivant (diffusion restreinte) de Marine Nouméa,

« Suite abordage et dégâts graves survenus au BH1 l'Estafette ce jour en baie de Prony, vous demande surseoir jusqu'à nouvel ordre, au déplacement LV Delforge et famille, en attendant renflouement et fin d'enquête »

Mauvaise plaisanterie, c'était pour voir ma réaction il parait que je fus marmoréen !

Arrivé à Nouméa, je découvrais le bel (?) oiseau blanc qui n'avait effectivement pas un look très militaire, son seul lien avec l'institution étant un A766 sur la coque. C'était un ancien, gros, chalutier polonais ayant subi les transformations nécessaires pour accomplir ses missions, c'est-à-dire ? La grande sonde avec le bâtiment lui-même, ou la petite sonde avec ses deux vedettes. A bord une équipe d'une dizaine d'hydrographes dirigés par un ingénieur qui était à mon arrivée notre camarade Guyon qui avait changé de corps entre temps. Les moyens de navigation étaient des plus rustiques, l'estime en gros pour la grande sonde, et l'optique pour les vedettes pilotées par radio, des postes de guidage montés par les « hydros ». Pas de moyens radioélectriques fixes de positionnement dans le Pacifique et le GPS n'existait pas à l'époque.

Me voilà donc investi de la noble tâche d'habiller les cartes vierges, des renseignements nécessaires pour une navigation sûre (je ne peux m'empêcher de penser à notre premier maître en la matière, le CC le Cognac de la Longrais, dit le Cognac de la ….). Noble mais pas sans danger car pour sonder, il faut y aller … et si la carte est vierge, ou presque, comment faire ? Je pense que tout le monde se souvient du cauchemar de notre ancien qui commandait un patrouilleur à Nouméa et qui s'est foutu au sec à Lifou sur un caillou plus ou moins connu. Pour l'Estafette, si je touchais un haut fond, pas d'hélice de rechange à bord ou à Nouméa, et donc un remorquage de 3000 nautiques vers l'Australie ou Tahiti …

Cette évocation nous amène vers le souvenir qui m'a conduit à ce récit.

J'ai passé 6 mois à l'Ile des Pins … à effectuer de la petite sonde. Je reçus un jour la mission de déposer une équipe d'hydros sur un ilot situé au milieu d'une zone « blanche » pour y construire un poste de guidage. Pouvais-je refuser la mission ? C'est un autre sujet.

Voici donc l'Estafette naviguant à petite vitesse, avec des veilleurs sur chaque aileron, à l'étrave, dans la mâture … et arriva …le haut fond que personne ne détecta, la belle patate blanche dans les eaux turquoises du lagon, la roche aux parois verticales que le sondeur ne peut pas détecter … Trop tard pour manœuvrer ! Mais ………. RIEN, pas de choc ou crissements, rien ! Ce jour-là, Neptune, Poséidon ou je ne sais quelle étoile était avec nous ! J'ai conservé néanmoins une preuve matérielle que je ferai encadrer, un jour, le relevé du sondeur indiquant un fond moindre que le tirant d'eau ! Mouillé à proximité de l'ilot, les plongeurs confirmèrent que nous n'avions heureusement rien touché.

Pour évoquer la grande sonde, je ne ferai que décrire la manœuvre routinière qui consiste à sonder sur un rail perpendiculaire au récif et de ne virer de bord qu'au dernier moment, c'est-à-dire, sur un fond incliné à 45° et pour répondre aux exigences des hydros sur le fond (60 à 80 m), à moins de 100 mètres du récif, là où la houle se transforme en belle écume blanche … Manœuvre réservée au Commandant !