Emmanuel Duval

Lendemains d'essai nucleaire

Septembre 1995

Nous sommes au début du mois de septembre 1995. Je suis ingénieur général et j'occupe les fonctions de « Chargé de mission atome » auprès du Délégué général pour l'armement, Henri Conze. En cette qualité, j'accompagne le Délégué à Mururoa pour assister avec lui (et d'autres) au premier essai de la campagne 1995-1996 décidée par le président Jacques Chirac peu après son élection. Cet essai est programmé le mardi 5 septembre. Le jour dit, l'essai se passe au mieux, du moins au plan technique car, pour le reste, on sait qu'il déclenchera des vagues bien au-delà du lagon de Mururoa !


Vaporisation de l'eau du lagon sous l'effet de l'onde de choc, lors d'un essai nucléaire souterrain en zone centrale à Mururoa

Il est dignement fêté et, le soir même, le Délégué, son épouse, également présente, l'aide de camp, l'ancien Directeur des applications militaires du CEA Roger Baléras, Jacques Sandeau, membre du cabinet du Délégué, et moi regagnons Papeete, laissant momentanément à Mururoa les autres autorités, militaires ou du CEA, ayant assisté à l'essai.

Après avoir dîné chez le directeur de DCN Papeete, nous passons la nuit à Iaorana - Villa, une résidence pour hôtes de passage du CEP située en bordure d'océan à une dizaine de kilomètres de Papeete, sur la côte ouest de Tahiti. Il est prévu que nous nous envolions pour Paris le lendemain matin de l'aéroport de Tahiti – Faa à bord d'un DC8 de l'armée de l'air. L'île est apparemment calme, bien que la nouvelle de la réalisation d'un premier essai nucléaire soit déjà connue.

Avant de partir, Henri Conze a prévu d'aller saluer en tout début de matinée le Haut-commissaire de la République en Polynésie française à sa résidence et me demande de l'accompagner. Le Haut-commissaire est serein, les Renseignements généraux lui ayant assuré, nous dit-il, qu'ils ne décelaient aucun indice d'agitation prochaine, de la part des indépendantistes notamment, en réaction à l'essai de la veille. Nous embarquons à Faa dans le DC 8, la porte est fermée, la passerelle enlevée, et c'est alors que l'avion commence à peine à rouler les choses se gâtent. Brutalement, des manifestants en provenance de la commune voisine de Faa, fief des indépendantistes tahitiens, envahissent l'aéroport, puis la piste. L'avion est toujours immobile, nous voyons bientôt depuis les hublots, dans un tableau un peu surréaliste, les manifestants et les gendarmes mobiles s'affronter dans des bagarres qui n'ont rien d'amicales, au milieu de la fumée des grenades lacrymogènes. La toiture en « niau » (palme séchée) du bâtiment principal de l'aérogare est en feu. Les pierres volent, certaines atteignent l'avion, d'autres jonchent la piste, il n'est plus question de décoller maintenant. Un calme précaire étant rétabli, nous pouvons débarquer, puis, après un peu d'attente dans l'aéroport baigné de l'odeur piquante du gaz lacrymogène et de la fumée, nous sommes évacués par la route, sans nos bagages restés dans l'avion, accompagnés par un détachement armé, vers Iaorona-Villa. Nous allons y passer vingt-quatre heures un peu moroses. Henri Conze n'est pas très loquace, il n'aime guère perdre son temps en règle générale et, de plus, il est supposé participer le lendemain à Paris à une réunion particulièrement importante.

Les images de la télévision locale n'ont rien de très rassurant : les émeutiers sont en train de mettre Papeete à sac, pillant et incendiant les magasins. Le Haut-commissaire était bien informé ! La nuit qui suit est courte : nous entendons de temps en temps passer sur la route de petits groupes bruyants, à deux reprises des torches sont lancées par-dessus le mur de clôture vers les toits de « niau » des « farés » les plus proches, qui s'enflamment. Heureusement, le personnel de Iaorana- Villa est sur le pied de guerre et éteint les départs d'incendie à peine allumés. Le lendemain matin, nous constaterons cependant que l'un des « farés » de la résidence a été complètement réduit en cendres. En fin de matinée, notre petit groupe est transporté par voie de mer vers l'aéroport de Faa, maintenant solidement gardé par des légionnaires parachutistes. Nous récupérons nos bagages dans un hangar de la base aérienne militaire qui jouxte l'aéroport civil, puis embarquons dans un Transall à destination de l'atoll de Hao, base arrière de Mururoa au temps des essais aériens, doté d'une piste d'aviation aux normes internationales, à 800 km de Papeete.


Le 7 sept. 1995 à Hao, avec Henri Conze et Roger Baléras, devant le «Rainbow Warrior II» (cliquer sur image pour l'agrandir)

Hôtes de l'armée de l'air, nous y passons vingt-quatre heures à flemmarder, lire, nous baigner, jouer au billard…avec, en fond de décor, le lagon et les bateaux de Greenpeace (dont le « Rainbow Warrior II »), mouillés là en attente, après avoir été saisis par la Marine dans les eaux territoriales de Mururoa.

Le lendemain, arrive le DC 8, qui n'a apparemment pas souffert lors des incidents de Faa. Il transporte à son bord les autorités du CEA qu'il est allé récupérer à Mururoa. Tout ce petit monde se restaure et se congratule, puis embarque pour décoller vers Paris, que nous rejoindrons cette fois-ci sans encombre. J'arrive tard dans la soirée du samedi 9 septembre au Chesnay, où j'habite et où se termine la fête annuelle de notre rue, prévue ce jour- là et que j'ai donc ratée. Je trouve mon épouse devant la maison, en conversation avec quelques voisins. J'essaye de leur résumer en deux mots mes aventures, mais, la fatigue aidant, je dois leur paraître un peu incohérent et je doute qu'ils aient bien suivi. Peu importe, d'ailleurs !

Emmanuel Duval