Jean-Paul Fery

P751: une vitesse excessive ?

En septembre 1968, j'ai pris le commandement de la Vedette côtière P751, à Brest.

Cette vedette venait d'être rapatriée de Mers-el-Kébir au début de 1968, pour participer à la surveillance et à la protection rapprochée du sous-marin Le Redoutable qui commençait ses essais à partir de l'Ile-longue. Elle servait donc à l'escorte du sous-marin en mer d'Iroise et en rade. D'autre part, la menace à la mode étant l'attaque par missiles mer-mer, la P751, malgré ses moyens de communication et de détection très limités, servait aussi de plastron pour l'escadre de l'Atlantique. C'est ainsi, que fin novembre 1968, alors que la vedette était à la mer pour exercice, j'ai reçu ce message de Marine Paris (texte approximatif de mémoire) "L'EV1 FERY, commandant la VC P751, se présentera (tenue civile) demain matin à l'EMM, bureau Opérations, pour instructions particulières".

Après un retour précipité à Brest et un voyage en train de nuit, je me suis présenté rue Royale, où l'on m'attendait pour me conduire au Ministère de la Coopération, rue Monsieur.

C'est là que le mystère s'est éclairci.

La Marine mauritanienne avait deux vedettes, une de 30 mètres, et une de 18 mètres, avec comme mission principale d'assurer le contrôle des pêches. Consciente de la richesse de ses côtes, la Mauritanie avait décidé que l'exploitation de la pêche devait lui rapporter 200 millions de francs CFA par an, soit en licences de pêche, soit en amendes. Pour cela, il fallait des moyens de contrôle et/ou de coercition. Or, à l'été 1968, la vedette de 30 mètres était passée sous l'étrave d'un chalutier usine soviétique, lors d'un abordage un peu violent. La Marine mauritanienne n'avait donc plus qu'une petite vedette, et l'argent ne rentrait plus. Une nouvelle vedette de 30 mètres était en cours de fabrication, mais ne devait être livrée qu'en juin 1969.

En novembre 1968, Moktar Ould Daddah, président de la Mauritanie, rencontre le général de Gaulle et lui fait part de cette difficulté. Aussitôt, l'ordre de l'Élysée tombe : "Prêtez une vedette pour six mois à la Mauritanie". C'est ainsi que la P751 a été désignée pour servir six mois en Mauritanie, sous pavillon mauritanien, avec un équipage français en uniforme mauritanien. Cependant, "on vous demande d'éviter toute action ferme contre des bateaux de pêche français, et de rester en liaison radio régulière avec Marine Dakar".

De retour, à l'EMM, j'ai reçu comme consigne : "Vous devez être parti d'ici une semaine. Voyez avec PREMAR 2 pour qu'on vous donne tout ce dont vous avez besoin".

De retour à Brest, les préparatifs de départ s'organisent.

La vedette P751 est un bateau de 31 mètres de long et 80 tonnes, avec une coque en bois lamellé-collé, des superstructures en aluminium, et deux moteurs de 1350 chevaux chacun, lui donnant une vitesse maximale de 28 nœuds, et une vitesse minimale de 12 nœuds avec les deux hélices tout juste embrayées. C'est donc un peu une "voiture de sport", difficile à contrôler en espace restreint ou par très mauvais temps. Quant aux équipements radar et radio, ils sont plutôt anciens. Les moyens de navigation se limitent à un compas magnétique et un loch. L'équipage est de quinze hommes, commandant compris.

Il faut remplacer les appelés du contingent par des engagés, car on ne peut faire son service militaire français dans la marine mauritanienne !

Les conditions météorologiques en décembre pouvant être mauvaises, il est décidé de faire accompagner la vedette par le remorqueur Tenace. Malheureusement, celui-ci a une vitesse maximale de 10 nœuds. Qu'à cela ne tienne, il n'a qu'à remorquer la vedette ! Le point de fixation sur la plage avant paraissant léger, il est décidé de ceinturer la vedette par un câble d'acier auquel on fixera la remorque.

En quelques jours, on me délivre le plein de rechanges, des cartes, un sextant, et diverses instructions nautiques.

Du point de vue privé, il me faut résilier le contrat pour le studio meublé que j'occupe dans le centre de Brest, et vendre ma voiture.

Cinq jours après ma mission à Paris, la vedette P751 quitte Brest, prise en remorque par le Tenace en grande rade, avec pour objectif d'arriver à Nouadhibou (ex Port-Étienne) en Mauritanie vers mi-décembre 1968. La route choisie nous fait traverser les Canaries.

Au départ, les conditions météorologiques sont assez bonnes, et le transit se passe bien. A la latitude du Maroc, le temps se dégrade rapidement, et la vedette n'offrant pas beaucoup d'inertie gigote au bout de sa laisse, au gré des vagues, à tel point que la remorque en nylon casse. Après réparation par le remorqueur (nouvelle épissure), la remorque est reprise et l'attelage repart.

Au bout de quelques heures, la remorque casse à nouveau, mais faute d'un bout de chaîne du côté de la vedette, la partie restante de la remorque en nylon, attachée au câble de ceinture, passe dans l'hélice bâbord qui n'était pas freinée. Nous n'arrivons pas à dégager l'hélice, les conditions de mer ne permettent pas de mettre quelqu'un à l'eau (je n'ai d'ailleurs pas de plongeur). Je décide de partir seul, sur une ligne d'arbre, en tâchant de rester à proximité du Tenace. La nuit arrive et les conditions météorologiques deviennent épouvantables, le baromètre descend brutalement, la visibilité se réduit, le vent d'ouest monte progressivement (il n'y a pas d'anémomètre dans la mâture, il faut sortir avec un anémomètre à main), la mer se creuse. La conduite de la vedette devient très difficile, nous ne voyons plus le Tenace. J'essaie d'abord de mettre à la cape, mais la vedette va trop vite, les chocs sont extrêmement violents et le bateau risque de se casser. Les conditions d'existence à bord deviennent très dures, le cuisinier est hors service, ainsi qu'une bonne moitié de l'équipage. Je décide alors de partir "en fuite", mer de tribord arrière. La vedette se transforme alors en planche de surf, partant à grande vitesse devant la vague, le gouvernail n'ayant plus beaucoup d'action. Le seul moyen de contrôler un peu le cap est de jouer avec la seule hélice disponible, l'officier de quart ayant à sa disposition une commande directe du moteur. La mer se creuse de plus en plus et on atteint des creux de 8 à 9 mètres, avec des vagues déferlantes. Le vent estimé dépasse cinquante nœuds. Dans la nuit, la vedette se retrouve plusieurs fois mer de travers et subit de plein fouet sur tribord, une énorme vague déferlante qui s'abat sur le roof. Par chance, les vitres latérales et les hublots tiennent le coup et on ne constate pas d'entrée d'eau.

Après une nuit d'horreur, la visibilité s'améliore et on découvre le sud de l'île de Lanzarote. Au lever du jour, nous passons le détroit entre Lanzarote et Fuerteventura, avec encore une très forte mer de l'arrière, loin devant le Tenace qui a eu du mal à suivre.

Avec le commandant du Tenace, nous décidons de mouiller à l'abri de Fuerteventura, en attente d'une accalmie pour rejoindre Las Palmas, où nous demanderons l'assistance de la Marine espagnole pour dégager mon hélice bâbord. D'autre part, il apparaît que le roof de la vedette est déformé et penche légèrement vers bâbord, occasionnant un peu de gîte.

Le lendemain, nous faisons escale à Las Palmas, où des plongeurs espagnols viennent libérer l'hélice. Le bout de remorque en nylon, qui a fait plusieurs tours de la ligne d'arbre, a fondu sous le frottement, et s'est soudé. La Marine espagnole me conseille de faire vérifier la ligne d'arbre.

Après 24 heures d'escale, nous repartons, par mer calme, vers Nouadhibou, de conserve avec le Tenace, autour duquel la P751 fait des tours, ayant une vitesse minimale supérieure à la vitesse maximale du remorqueur.

Arrivé à Nouadhibou, je vais expliquer au Commandant de la Marine mauritanienne (un officier français en service détaché) que l'état de la ligne d'arbre bâbord est inquiétant et que nous allons pousser jusqu'à Dakar pour vérification et réparation si nécessaire.

Après l'arrivée à Dakar, la DCAN locale me demande de faire une sortie en mer pour expertise avec ses techniciens. Au cours de l'essai à allure rapide, le vilebrequin du moteur tribord casse. Ainsi, quelques jours avant Noël 1968, la vedette côtière P751 est indisponible pour une durée indéterminée.

L'expertise montrera qu'à la suite du choc de la vague déferlante, les deux lignes d'arbre ont été délignées. Les deux moteurs sont donc complètement démontés, et quelques pièces, dont le vilebrequin; sont commandées en Allemagne.

J'ai appris par la suite que cette traversée "difficile" avait fait faire quelques cheveux blancs aux états-majors de Paris et de Brest, qui ont bien cru que la P751 allait être perdue corps et bien.

Après trois mois de travaux et avec un appareil propulsif remis à neuf, la P751 rejoint Nouadhibou vers fin mars 1969. Après changement de pavillon, d'uniformes (il suffit de changer la casquette et les épaulettes, et de mettre une cravate verte) et une couche de peinture pour faire disparaître le numéro de coque, l'ex P751 (elle a pris un nom arabe que je n'ai pas retenu) a participé à la surveillance de la bande des 12 milles mauritaniens jusque début juin 1969, date à laquelle est arrivée la nouvelle vedette, marquant la fin du prêt de la P751 à la Mauritanie.

A titre de curiosité, je voudrais signaler que par mer plate (mer zéro), j'ai observé des phénomènes de propagations optiques surprenants. Il m'est arrivé de voir à l'œil des bâtiments très au delà de l'horizon alors qu'ils n'étaient pas encore détectés par le radar. De même, il m'est arrivé de voir Nouakchott, en vue légèrement de dessus, alors que cette ville n'est pas visible de la mer dans des conditions normales de visibilité.

Après cette expérience des tempêtes de l'Atlantique nord, la Marine n'a plus voulu prendre de risque. La P751 a rejoint Dakar, où elle a été enradiée sur l'Ouragan qui avait amené un berceau spécial pour vedette côtière. A l'arrivée à Brest, la sortie de radier s'est passée en Penfeld, et la P751 a manœuvré seule pour rejoindre son quai à l'ESDRA. Le lendemain, j'étais convoqué chez le Major général du port pour m'entendre reprocher une vitesse excessive pour des manœuvres en Penfeld (vitesse maximum autorisée 5 nœuds). Je lui ai expliqué que le ralenti de la vedette était à 12 nœuds !

Texte également publié sur fiche trombinoscopique