Olivier d’Hauthuille

Ça c’est l’Afrique

En 1997, j’étais à l’état-major interarmées de planification opérationnelle (EMIA), basé à Creil, création récente de l’amiral Lanxade, chargé des « théâtres extérieurs » ; il s’agissait de planifier les opérations réelles (hors OTAN : pour celles –là, un autre officier général en était chargé), de monter et diriger des exercices interalliés ,surtout en Afrique et dans la péninsule Arabique, et, parfois dans les mêmes zones, d’établir des plans de défense avec les autorités locales.

Je me suis envolé un jour, accompagné de quelques colonels, pour préparer un exercice interarmées dans lequel devaient être mises en œuvre des forces françaises, togolaises, béninoises et (cela fut brusquement imposé par  Paris alors que nous étions là-bas depuis quelques jours déjà) burkinabés. A Cotonou, l’ambassadeur de France était une maîtresse femme ; lors des dîners officiels qu’elle donnait, elle n’invitait que des hommes ; elle connaissait bien les ministres en place et était reçue régulièrement par le président Mathieu Kérékou. J’étais fort bien logé à l’ambassade ; les réunions de travail avaient lieu à l’état-major des forces armées béninoises situé à quelques  trois cents mètres de là ; je m’y rendais, comme le souhaitaient les autorités béninoises dans une grosse voiture escortée par des motards sirènes hurlantes : bien vite, m’a-t-on dit, on m’a appelé à Cotonou « l’amiral Sirène ». Je faisais la navette en avion entre Cotonou et Lomé ; au Togo, je connaissais assez bien l’ambassadeur que j’avais plusieurs fois reçu naguère à Mascate où il était alors en poste, lorsque je commandais la Foudre et que j’ai été d’abord heureux de retrouver ; le général chef d’état-major des armées togolaises paraissait compétent et l’exercice se montait bien.

J’avais reçu pour instructions du CEMA de présenter le thème de l’exercice aux présidents Kérékou et Eyadéma, et de discuter avec eux de de sa localisation dans l’un ou l’autre pays,  ou, s’il le fallait, dans l’un et dans l’autre. A Cotonou, l’ambassadrice a pris pour moi un rendez-vous avec le président Kérékou ; à Lomé, lorsque j’ai parlé de cela au chef d’Etat-Major, il m’a répondu que c’était tout à fait impossible ; j’ai insisté, sans résultat ; j’en ai parlé à l’ambassadeur qui s’est défaussé, à mon grand étonnement, disant que c’était une affaire à régler entre militaires.

Arrive mon entretien avec Mathieu Kérékou ; ce général, au pouvoir à la suite d’un coup d’état de 1972 à 1991, puis à nouveau depuis 1996 était, m’a dit l’ambassadrice, en période mystique. Il était assis sur un haut fauteuil, l’ambassadrice et moi un peu plus bas, mon midship aide de camp debout derrière moi. Je commence mon exposé : Kérékou m’interrompt : « Ne trouvez-vous pas scandaleux que la France ait des sous-marins nucléaires et que l’on dépense tant d’argent pour les choses militaires ? » Je lui réponds : « Mais, monsieur le président, le Christ a dit : je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive ! ». Cette réponse lui a plu et il a accepté tout ce que je lui présentais pour l’exercice ; avant de le quitter, je lui ai dit alors que je ne parvenais pas à voir le président Eyadema : il a pais son téléphone, a appelé celui-ci devant moi et le rendez-vous a été fixé pour le lendemain après-midi.

Le jour suivant, je me rends donc le matin à Lomé, vais voir le chef d’Etat-major et lui dis que le président nous attend après le déjeuner ; il me dit que c’est impossible ; j’insiste, il appelle la présidence, s’entend confirmer le rendez-vous et devient gris. Il est plus gris encore et se fait tout petit et absolument muet lorsque nous sommes reçus pas Gnassingbé Eyadéma. Celui-ci, dans une magnifique salle de son palais, nous offre un excellent champagne rosé et se rappelle soudain un vol que nous avions fait ensemble bien des années auparavant, lorsque j’étais second de l’Aconit, entre Lomé et le nord du pays et pendant lequel il n’avait cessé de chanter à tue-tête les airs retenus de son passage dans l’armée française ; du coup, il accepte presque sans difficulté ce que je lui propose pour l’exercice. En sortant, j’exprime au général chef d’état-major ma satisfaction et lui dis ne pas comprendre son attitude. Il me répond : « Il y a quelques jours, j’étais agenouillé devant le président, son fils avait un pistolet sur ma tempe et il se demandait à haute voix s’il allait m’exécuter ou non. Tous mes camarades Saint- Cyriens togolais ont été tués ; je puis alors avoir peur ! ».

J’ai revu un peu plus tard à Toulon ce général, ainsi que son homologe béninois, invités en France par mon successeur à l’EMIA ; Le premier était sûr de lui et avait oublié cette histoire ; le second envisageait de fomenter un coup d’état, ce dont j’ai tenté de le dissuader et alerté l’Elysée. C’est l’Afrique…