Michel Heger

Le chant du Borda

Octobre-Le chant du Borda

Au début tout n’est qu’obscurité et silence. La promotion est immobile dans la cour d’honneur, figée dans l’attente. Le ciel breton fait la trêve : des étoiles au-dessus de nos têtes, partout ! Et puis, soudain, des projecteurs s’allument. Le grand mât jaillit de la nuit, emplissant l’espace vertical. Un vrai mât, hérité de la tradition, avec des vergues et des haubans qui accrochent la lumière et projettent sur les bâtiments des ombres arachnéennes.

Nos rangs zèbrent le sol d’alignements impatients. Silence encore…
Enfin, le gravier  revit sous le martèlement  de pas cadencés qui se rapprochent : nos anciens !
Pas un ordre, pas une voix. Pourtant, comme l ‘arrêt soudain de quelque machine inconnue, le martèlement  cesse et l’on devine dans notre dos le rectangle immobile de ceux dont on ne connaît pas encore le visage, les « aspis », responsables de tous les maux de la période de culations et qui deviendront plus tard nos camarades, nos grands frères.

Alors, aussi brutalement que la lumière, un chant s’élève, lent, haché, porté par cent voix qui ne font qu’une :

Je vais vous raconter
Une bien belle histoire
Cette histoire authentique
Est celle du Borda
Ce navire autrefois
Connut des jours de gloire…

A la fin du chant, trente secondes de silence emplissent la nuit, puis le martèlement des pas reprend, précis comme un métronome, et s’efface, absorbé par l’obscurité et le vent qui se lève.
Les lumières s’éteignent et nous laissent muets, mystifiés et, disons le, quelque peu émus.

….

Novembre-La remise des sabres

Il fait jour cette fois. Nos tenues de matelot ont cédé la place à l’uniforme d’officier. Les manches sont bien dépouillées  et nos casquettes vides encore de tout galon. Mais à notre flanc gauche, la bélière est là suspendue, immobile dans l’attente de son complément tant attendu.

Comme il y a deux mois, la promotion strie l’esplanade d’honneur de ses huit rangs bien alignés face au grand mât.

Aujourd’hui encore, le pas cadencé de nos anciens surgit dans note dos. Mais le martèlement, unique au début, se partage maintenant en harmoniques moins ordonnées : les aspirants insèrent leurs rangs entre les nôtres. Le silence s’établit, tout juste contesté par le vent d’ouest qui chante dans les haubans.
Quelque part sur notre flanc droit, une masse bleu sombre se fige à son tour : les autorités, les spectateurs, quelques invités.

Le moment solennel et enfin arrivé. Dans le dos de chaque fistot se trouve désormais celui qui va  devenir son « père », en fait son protecteur, son complice et dont il ne connaît pas encore le nom.

- Fistots, demi-tour, droite !

La voix du major de nos anciens est nette, riche déjà d’une autorité pourtant bien récente.
Je découvre mon « père » avec un grand plaisir puis, de son visage, mon regard glisse vers ses mains gantées de blanc. L’objet convoité est bien là, fourreau de cuir noir et poignée dorée.

-Fistots, au nom des saintes traditions (je tends les mains) et en vertu des pouvoirs que nous ont conférés nos grands anciens, je te remets ce sabre, afin qu’il te serve pour la défense de ton pays et pour la plus grande gloire de la Marine.

J’entends à peine. Je n’ai plus d’yeux que pour l’objet symbolique, que des mains tendues pour le recevoir avec respect, le serrer, l’accrocher enfin aux bélières, encore maladroitement.
En  quelques secondes mon esprit revit les années scolaires, la découverte  de cette vocation venue des grands espaces africains de mon enfance et de leurs côtes atlantiques, la préparation du concours au lycée Saint Louis, les colles, le stress des épreuves, les désespoirs devant l’équation rebelle, et toutes les turpitudes enfin, de ces deux premiers mois à la Baille.

- Fistots, demi tour, droite !

Voilà, tout est dit. Quelques ordres encore, nous font présenter le sabre et saluer le grand mât, témoin immuable des traditions, et que je découvre soudain comme grandi. Je songe au nombre de promotions qu’il a vu défiler à ses pieds. Il a arboré  sur ses vergues décharnées et fantomatiques des milliers de vareuses et de chemises claquant au vent armoricain lors des périodes de « culations »
Ses haubans ont vibré chaque année aux chants grandioses et aux cris de rage. Il a vu chaque automne s’attrouper des centaines d’adolescents turbulents et chevelus, et repartir, dans la douceur de l’été, des promotions soudées par deux années de vie commune, parsemées d’épreuves cocasses souvent, dures parfois, comme peuvent l’être les premières sorties sur un océan peu complaisant, tragique aussi lorsqu’un camarade  disparaît au cours d’un régate.

Mais le vent a forci. Et dans la mâture, grande harpe marine, on croit entendre comme une incantation modulée par les rafales :

Je vais vous raconter
Une bien belle histoire
Cette histoire authentique
Est celle du Borda
Ce navire autrefois
Connut des jours de gloire…

Michel Heger