Yves Naquet-Radiguet

Jacques Brel aux Marquises

Lorsque, au début de 1978, La Lorientaise, que je commandais, a fait escale à Atuona, « capitale » de l'île de Hiva Hoa, l'une des îles Marquises du Sud, où je savais que Jacques Brel résidait, j'ai envoyé le midship lui transmettre une invitation à déjeuner pour lui et sa compagne Madly. Je le savais déjà très malade et soucieux de fuir tout contact notamment avec la presse, mais il a accepté.

J'ai eu, je crois, le bon réflexe auprès de mon équipage en interdisant formellement toute photo (et je crois que j'ai été suivi puisque je n'en ai jamais vu une, fût elle « volée » par un appareil invisible). J'avais chauffé à blanc mon cuisinier car la réputation de mon invité dans ce domaine était plus que flatteuse et tout me semblait prêt lorsque je les ai vu arriver, lui, Madly et Marc Bastard, un ancien corvettard qui s'était retiré à Atuona et qui faisait partie de leur entourage immédiat.

A l'époque, il n'était pas possible de s'amarrer au quai, tout juste bon à recevoir les baleinières de récif ou autres embarcations très légères et c'est donc notre petit youyou qui leur a fait franchir les quelques dizaines de mètres qui les séparaient du bâteau au mouillage.

Avant même qu'il soit à bord, j'ai constaté les effets de la maladie : très gonflé physiquement, transpirant abondamment et, visiblement très fatigué : il a eu le plus grand mal, malgré l'aide de Madly pour franchir les deux ou trois échelons de l'échelle de pilote et parvenir à bord. Il s'est néanmoins tout de suite montré très chaleureux, reconnaissant pour l'invitation et nous avons pu nous mettre à table.

L'ambiance du carré l'a très vite mis à l'aise, nous étions ses spectateurs, totalement conquis, et il nous a offert un festival : dragueur du film « l'aventure c'est l'aventure », véritable clown nous racontant ses exploits (et ses frayeurs!) lors de ses atterrissages sur l'île de Ua Pou à bord de son avion “jojo”, pour lui porter (gratuitement, bien sûr) le courrier, nous faisant quelques commentaires au vitriol sur certains hauts fonctionnaires avec un sens aiguisé de la formule : « untel, c'est le c... étalon !».

Un peu plus tard, parlant de chanson, il a avoué qu' il a écrit « le plat pays » en vingt minutes! Il a parlé de sa maladie, de sa fuite du journaliste qui rêve de venir prendre la photo scoop qu'il vendra au monde entier; Nous étions subjugués! Lorsque nous nous sommes séparés, il m'a invité à venir chez lui quand je le voulais.

L'occasion s'est représentée très vite car la Lorientaise a transporté le Haut Commissaire en visite officielle et un coktail a été donné à bord. Jacques était, bien entendu, invité et nous avons pu continuer la soirée lors d'un dîner officiel au cours duquel j'étais placé à côté de lui. Et, de nouveau, son esprit, son sens de humour, m'ont conquis : visiblement, il se sentait libéré de toute contrainte et cela lui donnait une totale liberté de parole vis à vis de tous ses interlocuteurs quels que soient leur rang ou leur importance : je l'ai entendu ridiculiser publiquement un riche métropolitain incroyablement suffisant et donneur de conseils, venu en Polynésie “pour investir”.

Nous avons fini la soirée chez lui, dans un faré simple, très confortable ( bien loin de la hutte de branchages décrite par certains journaux!). J'ai eu le privilège de visiter son studio de travail et d'enregistrement, dans lequel il était en train de mettre au point les chansons de son dernier disque “veux tu que je te dise, gémir n'est pas de mise, aux Marquises”. Il m'a chanté les premières mesures de “Jojo” qui reste pour moi une de ses meilleures chansons. Et nous avons échangé, pendant de longues heures...sa mort qu'il savait prochaine, l'amour qu'il portait à Madly (elle le lui rendait bien!)...Les soeurs qui dirigeaient l'école de filles, auxquelles il portait une véritable vénération et auxquelles lui et Madly rendaient très fréquemment d'importants services...

J'ai un souvenir extrêmement précis de mon retour à bord, accompagné par un Jacques Brel chantant dans sa voiture à tue tête dans Atuona endormie, la digue du c... Privilège sans doute rare!

Nous nous sommes revus plusieurs fois, à chaque fois, c'était la même fascination... Lorsque j'ai appris, en juillet 1978 qu'il partait pour la métropole, j'ai craint de ne plus jamais le revoir... Je ne me suis pas trompé, mon dernier contact avec lui a été dans le petit cimetière d'Atuona, aux côtés de Gauguin.