Yves Naquet-Radiguet

ERIKA, la juge et l'amiral

Que s'est il passé dans la tête du capitaine de l'ERIKA lorsque, le 11 décembre 1999, son bateau, pris dans la tempête au milieu du golfe de Gascogne, a commencé à prendre de la gîte? Il envoie un signal de détresse reçu par le CROSS qui réagit, le rappelle et lorsque le contact est enfin établi, il annonce que la situation est sous contrôle et qu'il ne demande pas assistance... puis, dans le courant de l'après midi, il se déroute sur DONGES, où il compte arriver le lendemain soir. Vers quatre heures du matin, interrogé par le CROSS, il confirme, qu'il fait route à neuf noeuds et que tout va bien à bord.

Tout va tellement bien à bord que, deux heures plus tard, il lance un nouveau signal de détresse, et demande l'évacuation de l'équipage, car il est en train de couler!

C'est donc un peu avant sept heures du matin le dimanche 12 décembre que je suis réveillé par le chef du COM  et qui me prévient qu'il lance le sauvetage de l'équipage d'un pétrolier, qu'il y a vingt six personnes à ramener à terre. Nous sommes habitués aux opérations de sauvetage, qui font partie de ma responsabilité de préfet maritime et la procédure est lancée : décollage d'un ATLANTIQUE, décollage d'un SUPER FRELON, appareillage de l'Abeille Flandre, chevauchée fantastique dans une mer déchaînée de deux canots de la SNSM, déroutement de deux cargos qui ne sont pas trop loin de l'accident, appel à la coopération d'hélicoptères britanniques...... A dix heures, les vingt six marins sont sains et saufs à Lanveoc Poulmic.

Mais il faut très vite se rendre à l'évidence, nous allons affronter une nouvelle marée noire.

Tous les moyens de la Marine, et des autres administrations (douanes, affaires maritimes...) et même Européens seront utilisés avec l'énergie du désespoir, rien n'y fait, la marée noire débarque le jour de Noël. L'ERIKA entre dans l'histoire

Depuis quelques jours déjà, la polémique a été lancée dans les média : les marins auraient pu éviter la catastrophe et ont mal réagi, d'ailleurs, ils n'étaient pas à leur poste!. Il me faut donc à la fois coordonner la lutte contre la pollution en mer, rendre compte aux multiples autorités politiques, nationales et locales et essayer de tordre le cou à cette déferlante médiatique qui prend une ampleur nationale. J'ai beau répondre, à toutes les télévisions, à tous les média nationaux ou régionaux, que la réalité est très différente, rien n'y fait, on ne me croit pas.

Et, au mois de mars, trois officiers de mon état major et le chef du CROSS sont mis en examen pour « abstention volontaire de prendre des mesures pour combattre un sinistre susceptible de mettre en jeu la vie de l'équipage ». Outre l'énormité de cette accusation, je suis surpris de ne pas être moi même mis en examen puisque je n'ai jamais cessé de clamer que ces quatre officiers n'ont fait qu'exécuter mes ordres.

Un expert est désigné par la juge (je le connais, je l'ai eu comme élève trente ans auparavant), il n'a jamais mis les pieds dans une préfecture maritime et en ignore le fonctionnement mais ses rapports,  truffés d'erreur, accablent les marins.. C'est pourquoi,  lorsque j'apprends en juin que je suis convoqué comme « témoin assisté » (antichambre de la mise en examen), je suis presque soulagé : enfin je vais pouvoir personnellement expliquer à la juge ce qui s'est réellement passé.

En septembre 2003 (quatre ans après les faits!) en pleine canicule nous nous retrouvons, mon avocate et une stagiaire revêtues de leur robe noire et moi même dans le bureau de la juge.

Alors que j'arrivais plein de bonne volonté, prêt à travailler avec la juge, l'éclairer, lui expliquer, cela démarre très mal: à la première question (à quelle heure avez vous été prévenu?) ma réponse ne la satisfait pas. Elle ne me croit pas, me le fait savoir sans ménagement, et c'est  elle qui va m'expliquer ce qui s'est passé: les officiers  ont cru le  commandant et n'ont donc rien fait alors qu' il était évident qu'il mentait, le message « tout est sous contrôle » est bien la preuve de son mensonge! (évidemment, elle connaît la fin de l'histoire!), et maintenant, ils me couvrent “sur ordre”. Je suis abasourdi et, à partir de ce moment, je vais me battre pied à pied pour essayer de lui montrer que c'est elle qui, se fiant à son expert, a une vision totalement biaisée de toute l'affaire. Pendant plusieurs heures, la tension est palpable mais je reste concentré, ce qui me donne plusieurs fois l'occasion de mettre en évidence ses erreurs: « madame le juge, vous vous trompez, je suis formel sur le contenu de ce message, je vous demande de vérifier maintenant ». Elle fourrage dans son dossier, finit par retrouver le message « Bon bon, mais ça n'est pas important... » Un peu plus tard, me lisant un article de journal « quand je vous lis, je ne peux pas croire que... »  Je la reprends : « Madame le juge, vous ne me lisez pas, vous lisez un journaliste que je n'ai jamais rencontré et je ne cautionne évidemment pas ce qu'il a écrit... ».

Après cinq heures de confrontation, (nous sommes pendant la canicule, il doit faire 35 degrés dans ce bureau), alors que la tension n'a en rien baissé, j'entends mon avocate, placée derrière moi « madame le juge, est ce que nous pouvons retirer nos robes? ». Sans me retourner, j'ai pensé « rassurez vous, moi, je garde mon pantalon! »

J'ai gardé cette réflexion pour moi, je crois que j'ai bien fait... l'audition s'est terminée et... je n'ai pas été mis en examen.

Pour l'histoire, je tiens à préciser que les quatre officiers ont été relaxés, en 2007 après trois mois de procès pendant lequel ils n'ont été personnellement concernés que moins de deux heures... L'arrêt du tribunal stipule qu'ils ont parfaitement fait leur travail compte tenu de ce qu'ils savaient.

Yves Naquet-Radiguet