Alain Nicolaïdis

Au sec sur le corail !

J’ai, depuis toujours, promis à mes amis professionnels de la voile (et à ma femme qui n'y croyait pas beaucoup) que je prendrai ma retraite à soixante ans… pour faire le tour du monde à la voile.

Et je suis parti comme prévu avec ma femme (qui est devenue la meilleure équipière que j'ai jamais connue) sur Tzigane, (Tzigane, parce que “sans domicile fixe” et construit près des Saintes Maries de la Mer, grand pèlerinage des Rom),  un catamaran rapide de 14 mètres. Mais nous avons fait tellement de zigs et de zags que nous avons mis dix ans à ne même pas faire le tour du monde puisque nous nous sommes arrêtés à Nouméa (il est vrai que nous ne naviguions que six mois par an pour avoir le plaisir de retrouver périodiquement enfants et amis).

J'ai retrouvé avec plaisir quelques d'escales que j'avais connues avec la Jeanne : Fort de France, Panama, Marquises, Papeete…Et beaucoup d'autres : Açores, Iles du Cap Vert, Salvador de Bahia, Fernando de Noroña, Kourou, Belem, la remontée de l'Amazone, Vénézuela, Cuba, Haïti, Belize, Honduras, Costa Rica, Equateur, Galapagos, Gambiers, Cooks, Tonga, Fidji…et même Dakar que je n'avais eu le loisir de visiter lors de l'escale de la Jeanne pour l'avoir vécue, dans la prison, comme beaucoup d'entre nous, pour notre “désertion à l'étranger” lors du carnaval de Rio (avec, heureusement, la circonstance atténuante “en temps de paix”).

Si nous n'avons rien eu à craindre des “tontons macoutes“ à Haïti, nous avons, en revanche, éprouvé quelques frayeurs avec des mouvements suspects de bateaux au large du Surinam (mais en éteignant tous les feux de navigation, ça passe) et lors d'une véritable course poursuite dans l'embouchure de l'Amazone où nous avons eu la chance d'avoir un renforcement providentiel du vent pour aider les moteurs en régime maximum et passer ainsi de 6 à 17 nœuds au grand regret, je suppose, de nos poursuivants.

Nous avons faits de belles performances (pour un voilier, s'entend…) : Huit jours des Iles du Cap Vert à Salvador de Bahia ; dix-sept des Galapagos aux Gambiers.

Aussi bien pour la traversée de l'Atlantique que du Pacifique, nous n'avons pu nous résoudre à laisser le bateau mener sa route tout seul malgré les qualités du pilote automatique : nous avons passé, ma femme et moi, ces traversées à nous croiser au rythme des trois heures de quart (plus adapté, quand on est seul sur le pont, que celui des quatre heures de la Royale !).

En dix ans, nous n'avons jamais vécu des vents ou des mers trop dures (des nuits parfois inconfortables mais rien de comparables à quelques souvenirs de courses en Manche ou dans le Golfe de Gascogne (comme un certain Santander-La Trinité où, il est vrai, il y avait eu six morts).

Nous avons pourtant vécu un accident qui aurait pu être dramatique : j'ai, de nuit, “raté” une passe à Raiatea et me suis crashé sur le corail. Accident tellement stupide que, si on m'avait dit que cela pourrait m'arriver malgré l'expérience de 70 ans de voile, j'aurais bêtement rigolé. Tzigane a fait un mémorable surf poussé par des déferlantes de 4 à 5 mètres avant de s'immobiliser sur le platier. Avec assez peu d'avaries, compte tenu des circonstances : une dérive pliée, les deux safrans HS, les bossoirs qui portaient annexe et panneaux solaires envolés…mais seulement des égratignures sur les coques ! On s'en tirait bien sauf que…j'avais vite découvert que ma femme aussi s'était envolée. Passer par-dessus bord dans ces déferlantes et dans une passe fréquentée par des requins citrons jugés peu fréquentables laissait peu de chance à la “Woman Over Board”. J'ai donc eu la première (et j'espère dernière) expérience d'avoir à envoyer un MAYDAY. Dieu merci, Claudie est une nageuse exceptionnelle (quasi-mutante) et, la chance aidant, elle a réussi à se sortir des déferlantes et rejoindre le platier, épuisée, le corps constellé de piqures d'oursins, choquée mais sauve. Miraculée !

Il fallut ensuite cinq jours pour déhaler Tzigane au tire-fort, centimètre par centimètre, jusqu'au lagon et le retour à son élément naturel.

Ce qui aurait pu être un drame est évidemment, comme toujours, dû à la succession de petites erreurs ou circonstances dont aucune n'est déterminante mais dont l'accumulation génère la catastrophe.

Apprenant l'accident (radio cocotier fonctionne très vite en Polynésie), Olivier de Kersauzon m'a appelé. Je pensais que mon ami “de plus de cinquante ans” allait se gausser d’une si stupide erreur de navigation. Très philosophe, il m'a au contraire déclaré, très sobrement : «Tu sais…en Polynésie, comme partout, il y a ceux qui naviguent et ceux qui ne font que des ronds dans l'eau. Ceux qui naviguent…finissent toujours par tâter du corail ». Si j'avais su, je serais resté à faire des ronds dans l'eau !

Maintenant, adieu Tzigane, vendu en Nouvelle Calédonie, dernière escale de ce long périple. Une escale qui m'a rappelé les bons souvenirs de notre séjour avec la Jeanne et où j'ai eu l'immense plaisir de retrouver le “régional de l'étape”, Patrice Müller, ses beaux charolais, ses délicieuses crevettes et ses fiers destriers.

Au demeurant, je n'en ai pas encore fini avec la voile : je viens d'acheter en Bretagne un nouveau bateau. Mais il est destiné à naviguer dans des eaux moins lointaines où le corail ne sévit pas, la Grèce, en l'occurrence.