Dominique Pageaud

Le commandant disparaît

Dans les années 70 j’étais officier torpilleur sur un sous-marin de type Aréthuse, comme celui que l’on visite encore au Musée de La Villette à Paris. C’était l’époque des patrouilles en Méditerranée pour surveiller les mouvements de la flotte soviétique.

Après une longue et patiente veille au large de l’Afrique du Nord, le Commandement des Forces sous-marines nous avait généreusement accordé une escale à Tanger. A peine accostés qu’un navire hydrographique tout blanc et reconnaissable au cercle rouge autour de la cheminée, frappé de la faucille et du marteau s’amarre à quai juste derrière nous. Et comme, malgré la guerre froide diplomatique, les coutumes de politesse navale restent intangibles, notre Commandant reçoit une invitation pour un pot à bord de l’Aurora vers 18h00. Après mûre réflexion celui-ci revêt son uniforme de sortie et se rend à bord.

Etant de garde  sur mon sous-marin, j’observe la scène sur la plage arrière de l’Aurora : à ma surprise notre Commandant, verre en main, est entouré d’un essaim de dames solidement charpentées et plutôt callipyges, sans doute officiers-ingénieurs hydrographes du bord. La soirée se prolonge avec des chants accompagnés d’une balaika puis les lampions s’éteignent et je gagne ma couchette au carré, n’ayant plus de spectacle à observer.

Vers 05h00 du matin, le quartier-maître de coupée me réveille et me dit qu’un matelot russe est sur le quai pour remettre un paquet ; je me lève et, à ma stupeur, le matelot, sans un mot évidemment, me tend à bout de bras un pantalon blanc que je reconnais tout de suite comme celui de mon Comman ! Et dans les 10 minutes suivantes le navire soviétique appareilla.

Vous pouvez imaginer ma perplexité doublée d’une immédiate anxiété : qu’ est devenu le Commandant ? Je me voyais déjà envoyer le message de compte-rendu à Paris : « Commandant enlevé à Tanger sur navire soviétique ayant depuis appareillé ; prenons dispositions pour ramener sous-marin à Toulon »

Ce n’est que vers 10h00 du matin que la situation s’est clarifiée avec l’apparition du Commandant en civil et pas très fier et qui raconte son aventure : les libations sur l’Aurora à base de toasts à la vodka à la gloire respective de nos deux Marines l’ont conduit à se retrouver déshabillé sur un lit dans une cabine du navire. Là dans l’obscurité il ramasse une veste mais pas de pantalon, et le voilà parti en petite tenue pour quitter le navire discrètement et acrobatiquement par l’aussière avant (car la nuit la coupée était retirée). Il avait rejoint ainsi l’hôtel en face du quai où, comme d’habitude en escale, nous avions retenu quelques chambres.

Voici comment j’ai failli  ramener un sous-marin sans son Commandant et nous avons évité une crise maritime majeure.