François Rouvillois

"Oh surprise... et persona non grata !!!"

C'était un jour bien gris de novembre 1968 sur la BAN Landivisiau. La météo ayant été exécrable toute la journée, les jeunes pilotes de la flottille 11F, comme moi tout juste équipier confirmé (une centaine d'heures de vol sur Etendard) le travail de bureau effectué, regardions ce ciel bien bouché en espérant une quelconque amélioration. Quand sur le coup de 17H00 le service opérations de la BAN nous annonce Landivisiau et Lann-Bihoué passent de "rouge" à "jaune", c'est à dire de décollages et atterrissages interdits à décollages et atterrissages autorisés sous contrôle radar, le plafond étant d'environ 350 pieds et la visibilité oblique d'environ 1000 mètres, les atterrissages se faisant avec une réserve de kérosène telle que le dégagement vers Lann-Bihoué soit possible après une remise de gaz pour une raison quelconque due à la dégradation de la météo ou technique du terrain.

Le pacha de la flottille décide alors de faire décoller deux patrouilles de deux Etendard IVM. Je suis donc l'équipier de la première patrouille qui décolle en patrouille serrée sur son leader qui est un excellent chef de patrouille avec qui on aime bien voler. Le décollage se passe très bien, nous rentrons dans la couche nuageuse vers 400 pieds et n'en sortons qu'à 38000 pieds, altitude à laquelle un Etendard ne peut pas faire grand-chose car la marge de manœuvre entre le transsonique et le décrochage est assez faible. De toute manière le déroulement logique de la mission ne s'est pas posé au leader car je lui annonce mes ennuis. En effet j'ai le klaxon "panne" qui me serine les oreilles et tout en morpionnant mon leader je jette un coup d'œil furtif au tableau de panne pour y lire deux pannes :"OXYGENE" et "PRESSION CABINE" ce qui veut dire pour simplifier qu'il est très urgent pour moi de descendre à des altitudes plus vivables car je suis en train de respirer l'air ambiant à 11000 mètres d'altitude et mes cours de médecine aéronautique m'ont appris que la survie après un court laps de temps d'euphorie et de bien être dus à l'anoxémie n'est pas très longue.

Le leader demande au radar de Landivisiau de me faire percer en urgence tout en rendant compte de mes ennuis. La réponse fût simple : "Landivisiau vient de passer "rouge", déroutez-vous à Lann-Bihoué qui est toujours "jaune" (c’est ce qu'on appelle: refiler le bébé ou le pot de pus...)". Mon leader contacte alors l'approche de Lann-Bihoué et lui explique mes problèmes et l'urgence qui en découle. L'approche me fait donc percer en premier. La percée au début se passe relativement bien mais le manque d'oxygène dans le sang commence rapidement à faire son effet.

Ce qui suit, c'est l'enquête aéronautique qui le dit. Je n'obéis plus aux ordres de l'approche et ne réponds pas ou réponds d'une manière désinvolte et euphorique à ses contacts radio. Le contrôleur radar, inquiet de me voir descendre au-dessus de la terre (le pattern normal se situant au-dessus de la mer) arrive à me garder en contact car je suis toujours dans les nuages et me demande de me stabiliser à 3000 pieds sol pour parer tout obstacle. Je n'en fais rien et continue ma descente puisque vraisemblablement je prends la vue du sol vers 500 pieds dans le sud de Pontivy à 35 nautiques de Lann-Bihoué quelques instants après que le radar perde mon contact. Il y a vraiment un Bon Dieu pour les néophytes car j'aurais pu percuter la planète compte tenu de l'état très embrumé et peu réceptif de mon cerveau. A cette altitude mes esprits ont dû me revenir un peu et grâce au Tacan, je finis, tout en visitant la Bretagne Sud car un brin encore euphorique et pas très conscient de mon état, par arriver en vue d'une piste sur laquelle je me pose sans avoir contacté qui que ce soit et le tout sans dégâts. Une fois posé j'ai quand même contacté la tour de contrôle de Lann-Bihoué (sans doute grâce à un moment de lucidité). Ce "petit manège" a quand même duré près de 50 minutes et il commence à faire nuit.

La tour de contrôle me donne alors des ordres pour rallier le parking "escale" : "Prenez la première à droite puis la deuxième à gauche ...etc.". Là encore, mon cerveau n'ayant pas encore recouvré toutes ses facultés, je n'obéis pas aux ordres et fais un peu n'importe quoi. Le roulage de nuit avec un Etendard qui ne possède pas de phare d'éclairage sur la BAN Lann-Bihoué que je ne connaissais pas et dont la tour de contrôle vous perd de vue de par l'environnement n'est pas évident. Il paraît, que j'ai emprunté des endroits impossibles et mal pavés (les extrémités de mes ailes seraient passées à moins d'un mètre de rangées d'arbres), j'ai même traversé une voie ferrée, fait demi-tour devant le service "instruction" et pour cause c'était un cul de sac, le tout en criblant de graviers des voitures en stationnement (il faut mettre pas mal de gaz pour faire faire un demi-tour à un Etendard). Prévenue par du personnel inquiet de voir un "chasseur " complètement perdu dans de tels endroits, la tour de contrôle a fini enfin par m'envoyer le véhicule "follow me", ce qui m'a permis d'arriver au parking "escale".

Là, OH SURPRISE! les seules personnes à m'accueillir ou plutôt m'attendre en bas de l'échelle, devrais-je dire, furent les gendarmes maritimes. C’est tout juste si je n'ai pas eu à subir l'alcotest et à me retrouver menotté, ils croyaient sans doute avoir affaire à un cinglé. Ils m'ont tout d'abord fait monter dans leur véhicule et ont suivi le parcours que j'avais fait quelques minutes plus tôt. En effet, j'ai eu beaucoup de mal à admettre que j'étais passé par là. Puis toujours sous bonne garde et sans un mot, ils m'ont conduit chez le commandant de la BAN qui, n'ayant visiblement pas toutes les données de mon infortune, me considéra comme un jeune pilote de chasse fou à lier et à enfermer au plus vite. Pas du tout aussi convaincu par le récit, de ce dont je pouvais me souvenir, de mon vol, il convoqua mon leader qui lui expliqua en détail les raisons du déroulement bizarre du vol, du gymkhana au sol et de ce qui pouvait laisser croire à une indiscipline. Il demanda que je sois examiné par le médecin "personnel navigant" de la BAN. Ce qui fût fait très rapidement et le diagnostic fût clair : cas d'anoxémie conséquence d'un manque d'oxygène prolongé. J'ai eu droit ensuite à une bonne nuit sous perfusion à l'infirmerie et fus déclaré apte dès le lendemain matin à décoller avec mon leader pour rejoindre directement cette bonne et chère BAN Landivisiau.

Bien que complètement blanchi par la commission d'enquête quelques jours après, la Ban Lann-Bihoué ou plus exactement son service "opérations " en la personne du chef du contrôle qui lui n'a jamais été convaincu de ma bonne foi m'a déclaré "PERSONA NON GRATA". Merci à ma bonne étoile qui a veillé sur moi pendant les deux années suivantes de mon affectation à la flottille 11F sur la BAN Landivisiau et qui a fait que je n'ai pas eu à me dérouter même "incognito" sur la BAN Lann-Bihoué. Pendant toute ma carrière aéronautique qui fût finalement assez longue, je ne me suis dérouté qu'une seule et autre fois à Lann-Bihoué fin des années 70, et je dois dire heureusement que toute cette histoire était tombée dans l'oubli.