Charles Stéphan

Les vingt ans après

suite du récit de Georges BELON "A la rencontre de Lord Jim"

Retrouvailles à Séoul

Quelques mois après cette visite, un concours de circonstances exceptionnelles me permettait de me rendre à Séoul et de revoir mon camarade Georges. En effet, en février 1992, la Jeanne faisait escale à Manille et effectuait ensuite un transit vers la capitale de la Corée du Sud;

En congé en France fin 1991, j'allais exposer à l'Etat-major mon souhait d'effectuer une période de réserve sur la Jeanne au cours de ce transit; j'eus la chance d'avoir une réponse favorable du CV Olhagaray, Commandant de La Jeanne D'Arc;

Et c'est ainsi que le destin réunit à nouveau les numéros 1 et 2 du poste 32 sur le quai à Inchon;

Mon périple n'avait pas été si exotique que celui de Georges mais que de souvenirs évoqués avec l'accueil si chaleureux de l'équipage de la Jeanne;

Les derniers mois à Bugsuk

Les efforts entrepris depuis 1988 furent récompensés: la production d'huitres perlières et donc de perles de culture connut un développement considérable grâce à la création d'une écloserie, et on commença à créer d'autres sites de production au nord de Palawan;

Mais l'événement majeur de cette période fut la découverte de l'épave d'une jonque chinoise datant du quinzième siècle vers 30m de profondeur; Ce devint en fait une préoccupation constante car les pillards ne cessaient de nous harceler;

Mon contrat s'acheva en juillet 1993, et je ne cache pas que le retour en France fut difficile; j'étais très marqué par ces cinq années où j'avais éprouvé tant d'intenses émotions, beaucoup de difficultés mais où je m'étais fait tant d'amis;

La force d'action rapide

Ma retraite parisienne, heureusement, ne dura pas longtemps:

je m'étais rappelé au bon souvenir de la Marine en 1992; fin 1993, celle-ci me demanda si je voulais occuper un poste de conseiller marine à La Force d'action Rapide à Maisons Laffitte; il fallait d'urgence un cvr.. parisien.. disponible…

Je me présentais en tenue 22 dans l'intention de voir un peu….mais, un marin, ça ne passe pas inaperçu, surtout à la FAR ! Je rencontrais dans la cour le général Morillon:

Ah, c'est vous le marin: bienvenue à la Far me dit-il

Moi: Réflexe: garde à vous, salut: « Oui mon général; à vos ordres, mon général ! »

Et c'est ainsi que sans transition je passais des inspections d'armes M16 de mes gardes, de la lutte avec les pirates, des plongées sur huitres perlières en scooter sous-marin, des parties de pêche avec mes plongeurs philippins, des briefing en tagalog, English avec force gestes et mimiques, des tenues en bermudas et tongs sous chaleur tropicale… à… la tenue du marin de combat armée de terre, participant aux prises d'Armes, aux réunions de commandement, écoutant religieusement les points de situation sur l'après Ruanda, sur les conflits de l'ex Yougoslavie, les snipers de Sarajevo, sur les atrocités entre bosniaques, croates, serbes etc… la réduction du format armée de terre. .occupant à moi tout seul.. parfois la cellule marine dans des exercices amphibies dans des garnisons qui n'avaient jamais vu un marin, embarquant en tant que marin.. mais en tenue camouflée sur le TCD Foudre à Lorient, sur le Clem à Toulon; et traversant la France en Gazelle ou en Puma….

Et on me demandait souvent mon point de vue (il fallait donc me renseigner à l'état-major. Qui jouait le jeu) sur la conception des futurs pc interarmées et la définition des futurs bâtiments de projection;

En fait j'étais un super agent de liaison entre la Far et l'Etat-major de la Marine;

C'est pendant cette période que j'ai découvert l'Armée de Terre, la qualité des officiers de la Far, et l'amitié qu'ils portaient aux marins; (et qu'ils portent toujours); La sympathie que m'ont témoigné également les officiers de l'état-major de la marine m'ont fait aussi très chaud au cœur;

Mais je peux dire que l'ambiance au sein de la Far jusqu'en 1998, date de sa dissolution, sans me faire oublier Bugsuk, m'a permis de trouver également d'intenses satisfactions pour la carrière que j'avais choisie;

Et maintenant ?

Depuis 1998, je suis toulonnais; j'avais été affecté ici en 1965 à la sortie de la Jeanne, sur le Gustave Zédé; La boucle est bouclée;

Mais je me rends régulièrement aux Philippines; j'y ai un pied à terre à Puerto Princesa; J'essaie de prolonger le rêve, de l'entretenir;

Vingt ans après la visite de Georges, je suis retourné à Bugsuk, mais pas dans la ferme perlière: je n'avais pas demandé l'autorisation; je suis allé dans la partie sud de l'île, qui m'était jadis interdite, mais où maintenant j'ai de la famille; Mais ce n'est pas comme dans la ferme perlière: c'est le moyen âge: pas d'eau courante, pas d'électricité, pas de médicaments, pas d'argent…mais quelle gentillesse d'accueil; ils ont besoin de tout !

La vie continue: Quand on a la chance d'avoir déjà vécu un de ses rêves.