Gilbert Thomarat

A la NAVFCO: le savoir-vivre saoudien

Après avoir officié comme Directeur de l'usine d'incinération de Reims (Société ESYS) de novembre 1988 à novembre 1989, j'ai renoué avec plaisir avec le milieu Marine et encore plus avec l'enseignement, après avoir été contacté par la société Navfco, une société semi-étatique, pour diriger la formation ou plutôt la mise à niveau d'une vingtaine de jeunes officiers Saoudiens afin qu'ils puissent suivre plus facilement le cours d'officiers "Énergie" mis en place spécialement pour eux au GEEM St-Mandrier.

Je voudrais à ce titre, mentionner un épisode amusant qui s'est déroulé lors de soirées organisées en compagnie des Saoudiens qui nous ont montré des règles de savoir-vivre bien étranges, mais pendant lesquelles les différences de culture et de religion ont astucieusement été contournées.

Nous nous étions rendus, à une invitation à dîner des officiers saoudiens, dans les logements que la Navfco avait équipés de manière à respecter leur façon de vivre avec, entre autre, des cuisines bien fermées pour mettre les femmes à l'abri des regards indiscrets. Evidemment, hormis mon épouse et l'amie que nous avions emmené avec nous, il n'y avait que des hommes.

Un breuvage à la cardamone nous fut servi en guise d'apéritif. Malgré l'absence de vin, la soirée fut très gaie. Ce soir-là, pendant que nous étions à table, leur téléphone n'a pas arrêté de sonner et nous étions vraiment intrigués par la fréquence de ces coups de fil et l'air ravi qu'ils arboraient, en nous regardant, à chacun de ceux-ci; régulièrement un officier saoudien se levait pour aller chercher les plats, au demeurant excellents, à la porte d'entrée de l'appartement. Devant notre air étonné et interrogatif, ils ont finalement expliqué, en riant, que les femmes les appelaient pour savoir si nous avions terminé un plat, si elles pouvaient porter le suivant et elles donnaient encore un autre coup de fil pour avertir que le plat était arrivé à destination à la porte d'entrée.

Il fut décidé, à l'issue de cet agréable repas, que je leur rendrais leur invitation à St-Elme et, à ma grande surprise, ils acceptèrent de venir accompagnés de leurs épouses; étant jeunes, ils n'en avaient encore qu'une seule. J'avais organisé la réception dans la grande salle à manger de St-Elme, car il y avait une vingtaine d'officiers saoudiens mariés, à part un ou deux célibataires. Pour ne pas déroger aux convenances, les épouses sont arrivées en catimini et se sont placées en file indienne le long des tables assemblées en une seule ligne le long de la grande baie vitrée, de manière à ce que tout le monde, disposé face à celle-ci, tournait le dos à la salle et n'avait aucun vis à vis. Les hommes étaient sur une seule ligne à gauche et les femmes sur une seule ligne à droite.

Il faut rappeler qu'un homme ne devait pas regarder une femme, voilée ou non, qu'une femme devait éviter de tendre la main à un saoudien, que si celui-ci était bien disposé c'est lui qui tendait la sienne, mais attention, leur main gauche est impure et ils ne touchaient jamais les aliments avec cette main.

Après avoir respecté toutes ces règles élémentaires, il fallut aussi assurer une distance réglementaire entre chacun des deux groupes pour éviter toute dérive. Mon épouse faisait partie du groupe de femmes et celles-ci n'arrêtaient pas de rire; au bout d'un moment, elle en a compris la raison.

En suivant leur regard, elle s'est aperçue qu'elles observaient le comportement des hommes, par reflet dans la vitre, et que ces derniers, se sentant épiés, étaient tout aussi hilares.

Comme chacun sait, le rire est contagieux et, preuve en est, ce fut une soirée inoubliable!