Michel Trastour

Evacuation de Mers El Kébir

J’ai été affecté comme officier en second en second sur un Escorteur Côtier, le Fringant, basé à Toulon, dont l’une des premières missions a été d’être détaché à  Mers El Kebir  pendant deux mois, de fait, les deux derniers mois de présence française à Kebir, en Décembre 1967 et Janvier 1968.
Ce séjour à Kebir m’a donné le grand plaisir de retrouver comme COMSUP Mers El Kebir mon ancien pacha de la Jeanne, devenu CA, et avec qui j’avais donc noué des «  liens privilégiés »…….

Traditionnellement, les escorteurs côtiers qui se succédaient à Kebir devaient aller faire un saut à Gibraltar afin d’y acheter et ramener un nombre impressionnant de caisses d’alcools divers destinés à la base : ce fut notre lot, avec une commande dont le volume laissait penser qu’elle pourrait alimenter les mess de la base pendant des années…..
Comme le départ de la base était proche, donc que l’essentiel de ce stock  allait être ramené en France, on pouvait se poser la question de savoir s’il n’aurait pas été plus pertinent que le Fringant  fasse un détour par Gibraltar avant de rallier Toulon…Mais chacun sait que.les voies du Seigneur sont impénétrables….

 Comme il était clair que tout matériel de cette base gigantesque ne risquait pas de pouvoir être ramené en France, l’ une de nos missions, très répétitive pendant ces deux mois,  était de charger à bord des matériels divers et d’ aller les mouiller au large.  Il s’ agissait très souvent de caisses de munitions, mais parfois d’ objets inattendus, comme par exemple, un jour, des centaines de cartons de tubes au néon : j’ avais donc envoyé quelques matelots sur la plage arrière afin qu’ils jettent ces cartons à l’ eau, mais ceux-ci n’ avaient nullement l’ intention de couler : au contraire, ils persistaient à flotter !....Ne connaissant pas le degré d’ étanchéité d’ un tube au néon, et comme l’ idée n’ était pas que « ça se voie », je demande donc aux matelots de les casser avant de les jeter, opération fastidieuse dont l’ efficacité me parait finalement douteuse : en définitive, je fais balancer  tous les cartons à la mer, en faisant l’hypothèse qu’ au bout d’ un moment, ils deviendront plus coopératifs….

Dans ces dernières semaines de la base, et en dépit des opérations visant à faire le vide, tout le personnel se rendait évidemment compte du volume de matériel qui resterait  malgré tout sur place : d’ où des vols de divers matériels qui devenaient de plus en plus fréquents.
Ceci avait motivé une note très ferme du COMSUP indiquant que tout vol serait sévèrement puni : en dépit de cela, et, à titre symbolique, j’ai ramené de la base l’un des filets de tennis, en me disant que celui-là, au moins, «  ils » ne l’auront pas…
Pour l’anecdote, ce filet  poursuivit  ensuite sa carrière sur le tennis  d’une propriété familiale dans le haut Var…..

 Après avoir mis la clé sous le paillasson, le Gustave Zédé, avec l’ Amiral et l’ Etat Major à bord,  et le Fringant (avec le filet  de tennis à bord,….)  appareillent vers Toulon dans les derniers jours de Janvier 1968, ayant donc été les deux derniers bâtiments français à Kebir : comme il se trouve que, quelques années plus tard,  j’étais embarqué sur le Béarnais qui a été, autant que je me souvienne,  le dernier bâtiment français à Diego Suarez (en 1973) j’ en conclus que j’ ai donc contribué dans ma brillante carrière à brader l’ Empire, ou tout au moins ce qui en subsistait à cette époque…..

Après l’appareillage de Kebir, pendant le transit vers Toulon, l’OTC organise quelques exercices, et en particulier un exercice de tir. Or, il se trouve que l’Amiral, qui avait son  chien  avec lui à Kebir, l’avait évidemment embarqué sur le Zédé, et ce chien, ce jour là, a connu son  baptême du feu : paniqué, il ne fait ni une ni deux, et saute à l’ eau !.....

En même temps qu’un Boutakoff exécuté selon les règles de l’ art, mais sans succès immédiat, l’ OTC nous informe sur UHF de l’ infortune du chien, et nous ordonne de procéder de façon coordonnée avec lui à des recherches, dans une mer 3 à 4, dont la température n’ incitait pas à y passer quelques heures…..
Nous entamons donc un exercice que les manuels tactiques auraient pu homologuer comme « CLEBAREX »….Cela dure quelques heures, mais, dans les creux, une tête de chien ne se voit guère.  Par chance, nous finissons par l’apercevoir avant la tombée de la nuit : récupéré à bord, frigorifié, mais ayant résisté parce qu’il était costaud, je l’ ai fait installer pour le réchauffer sur le capot de l’ un des moteurs du bord, où il est resté jusqu’ à l’ arrivée à Toulon le lendemain.

Je me suis alors fait un plaisir d’aller, dès l’accostage,  raccompagner moi-même  le chien  sur le Zédé, pour le remettre en mains propres à son maître, mon ancien pacha de la Jeanne….
Je ne suis néanmoins pas sûr que ma démarche, visiblement perçue comme un peu ostentatoire, ait contribué  ce jour là à  améliorer les « liens privilégiés » noués entre nous deux quelques années auparavant…