Hugo Van Aelst

Vocations multiples

Jeunesse

Je suis né à Anvers en 1940. Malgré la guerre, j'ai vécu une jeunesse très heureuse. Et malgré qu'Anvers soit un port très important, je n'ai jamais caressé de rêves maritimes. Au fond, je n'ai jamais fait de rêves d'avenir bien précis. Cela a changé à mes 12 ans, après la mort de ma mère.


enfant de choeur

Après le décès de maman, j'ai été pris en main par l'aumônier du « Chiro », qui m'a bien soutenu et dont j'ai subi l'influence. En Flandre, le Chiro est le mouvement de jeunesse chrétien le plus important. Dans presque chaque paroisse il y a un groupe Chiro. Le nom Chiro vient des lettres grecques Χ (chi) et P (rho), les premières lettres du nom du « Christ ».

L'aumônier, qui était aussi mon « guide spirituel », m'a fait entrer au collège en section gréco-latine. Il voulait faire de moi un prêtre. La première année se passa fort bien, mais par la suite ce fut la débâcle. Pour le grec – et rien que pour le grec ! – j'ai doublé deux années. Ce n'était pas tellement la langue grecque qui était en cause, mais l'antipathie forte et réciproque entre le prof de grec et moi. J'ai du mal à séparer travail et amitié. Pour les gens que j'aime, je ferais n'importe quoi, pour les gens que je n'aime pas, ce n'est pas pareil.

Ainsi ma vie se déroula au fil des sentiments et des hasards. Je quittai le collège et mon prof de grec abhorré et essayai de trouver une solution pour finir mes études. Ma belle-sœur, qui à l'époque était infirmière militaire en Allemagne, me conseilla l'Ecole Royale des Cadets…

Les Ecoles Royales

En 1957, je réussis l'examen d'entrée à l'Ecole Royale des Cadets, cette fois-ci en latin-mathématiques. L'Ecole Royale des Cadets est l'équivalent belge de La Flèche, le Prytanée National Militaire français.

Jules Wouters se trouve sur la première rangée, le deuxième de gauche; moi je me trouve sur la troisième rangée, le troisième de gauche. Luc Bodet ne figure pas sur cette photo, il était dans la section francophone.

Nous avions des professeurs exceptionnels et l'ambiance de l'école était parfaite. On nous prépara à fond pour l'examen d'entrée à l'Ecole Royale Militaire.

En 1960 Luc, Jules et moi entrons à la 115ème promotion Polytechnique. Après deux ans on demande des volontaires pour aller en France : Ecole Navale et Jeanne d'Arc. Nous profitons tous trois de cette occasion unique. Le rêve !

Avant de nous laisser partir, notre capitaine de promotion nous a donné de bons conseils : « Essayez de vous intégrer le plus vite possible, ne restez jamais ensemble, ne vous parlez jamais, ignorez-vous jusqu'au premier retour en vacances ».

Ecole Navale

A l'Ecole Navale l'intégration fut assez facile pour Luc qui était francophone. Pour Jules et moi - deux flamands - il y eut quelques obstacles à franchir. Je me souviens de notre arrivée à la Baille. On devait se présenter chez le Pape ou la Veuve, je ne sais plus : « Oui Commandant, tu sais, nous sommes arrivés par le train de… ». On n'avait pas le sens de la langue. Vouvoyer ? Tutoyer ? Ce n'était pas évident. En Flamand la différence n'est pas aussi stricte; un peu comme en Anglais.

Le fait de parler Flamand ou Néerlandais n'avait pas que des inconvénients. Dans le « Dictionnaire de la mer » de Jean Merrien nous lisons que sur les 942 radicaux du langage maritime il y en a 107 d'origine néerlandaise (presque tous importants !) : affaler, accore, beaupré, épisser, estrope, foc, matelot, nable,…

Le Flamand (Néerlandais) offre aussi des avantages à qui veut apprendre l'Anglais. En général, si un mot anglais ne ressemble pas au Français, neuf fois sur dix il ressemble au Flamand. Parfois il y a même deux mots pour désigner la même notion : un mot correspondant au Français, l'autre au Flamand. Un bœuf vivant, devant la charrue, est un « ox » (« os » en Flamand); la même bête morte, sur l'assiette, se dit « beef » (« bœuf » en Français). Sous la dominance de la gastronomie française, les bêtes cuisinées se francisent.

Un jour, pendant le cours d'Anglais, j'ai pu profiter de cette propriété de l'English. Le prof voulait parler des cordages en chanvre, mais il avait un trou de mémoire. Alors j'ai essayé – au hasard ! – de lui souffler à mi-voix le mot flamand : « kemp ». Et effectivement ce mot a la même racine que l'Anglais « hemp ». Le prof d'Anglais était admiratif… et moi un peu gêné - mais fier quand-même - par ce hasard heureux.

Entre parenthèses, une petite anecdote familiale. Dans ma jeunesse, pendant la guerre et les grandes vacances, je vivais chez mes grands-parents en Campine. C'est une région campagnarde à l'est d'Anvers, qui s'appelle en Flamand « Kempen ». Selon certains ce nom vient du fait que dans cette région on cultive le « kemp », le chanvre ou le cannabis, pour les corderies du port d'Anvers. Quoi qu'il en soit, pour allumer leurs pipes, mon grand-père et mes oncles utilisaient des tiges de cannabis, qu'ils allumaient en les plongeant dans la braise. Beaucoup plus tard j'ai enfin compris pourquoi ils étaient si heureux et joyeux.

L'intégration n'était pas uniquement une affaire linguistique. Pendant la première semaine passée à la Baille, on devait subir un examen médical. On était tous à poil et on recevait un thermomètre pour prendre sa température. Comme j'en avais l'habitude en Belgique, je mis le thermomètre en bouche. Grosse rigolade, en France on prend la température rectale.

Malgré ces quelques balbutiements lors de l'intégration, je me suis immédiatement senti à l'aise et accepté. Les années de la Baille sont de loin les plus heureuses de ma vie d'étudiant.

Les nuits de chibi ne faisaient rien à l'affaire. Au contraire elles renforçaient l'amitié. Une nuit mon camarade Jamin m'a remplacé pour que je puisse aller voir ma douce amie. Une autre nuit je n'ai pas pu me faire remplacer. C'est alors mon camarade Heger qui est allé consoler la même douce amie.

Le dortoir, avec je ne sais plus combien de hamacs, reste aussi gravé dans mes souvenirs. Et les douches en commun, le seul endroit où il y avait de l'eau chaude, quand les radiateurs ne fonctionnaient plus. Heureusement qu'il n'y a pas d'hivers trop rudes en Bretagne.

La Jeanne

A Madagascar, j'étais allé plonger en apnée avec mon fusil sous-marin à sandows. Dans une excavation au fond de la mer je vis dépasser la tête d'un poisson de la taille d'une truite. Je tire et tout d'un coup la tête devint énorme. Je pensai que le corps devait être à l'avenant. Un petit moment de panique. Etait-ce un monstre marin ? Je laisse tomber mon fusil et je me retire sur la plage. Après quelques minutes d'attente je retourne prudemment récupérer le matériel et le poisson. C'était un diodon (poisson porc-épic) dont je résolus de faire une lampe décorative. J'ai essayé de le nettoyer dans la salle de bain du poste 10. Quand j'ai voulu le gonfler, le poisson a éclaté. De la saleté partout et une puanteur nauséabonde ! Finalement, je me suis acheté une lampe « poisson porc-épic » toute faite.

Un camarade du poste a eu un léger accident de parcours lors d'une sortie à terre. Il était revenu à bord avec des parasites pubiens qui riment avec scorpion. Le poste a été immédiatement d'accord pour le débarrasser de ces intrus. Il s'est couché sur la table et on s'est penché au-dessus de lui à la chasse aux bestioles. Chacun avait un papier sur lequel il écrasait ses trophées. Bel exemple de camaraderie. Depuis, chaque fois que je regarde la leçon d'anatomie de Rembrandt, je m'imagine le poste 10 au travail.

A Perth-Fremantle, pendant la réception dans le hangar des hélicoptères, Boulanger et moi fûmes appelés chez le Pacha, qui nous dit : « Vous voyez ces dames là-bas ? Elles se sont plaintes. Ça fait déjà une demi-heure qu'elles sont à bord et personne ne leur a encore fait la cour. Où est donc la galanterie française ! Vous savez ce qu'il vous reste à faire. En avant marche ! ». Et voilà, on s'est attelé à la tâche, en service commandé.

La Force Navale Belge

Un de mes premiers voyages avec la « Force Navale » était une campagne de garde-pêche en mer du nord et mer d'Islande, à bord de l'Algerine F901 Georges Lecointe (ex HMCS Wallaceburg).

En route pour Reykjavik, du côté des îles Vestmann, nous avons été témoins de la naissance d'une île : Surtsey. La naissance d'une île volcanique ne se fait pas en quelques heures. Elle a commencé fin 1963 et s'est terminé en 1967. Nous y sommes passés en 1966. De loin on voyait la lave qui coulait en mer. La vapeur d'eau montait à une centaine de mètres et formait un nuage qui était déporté par le vent. Un peu plus loin le nuage refroidissait et les gouttes de pluie tombaient. C'était comme un « Arc de Triomphe » naturel. Notre commandant n'a pas pu résister à l'envie de passer sous ce pont magnifique. La navigation était un peu hasardeuse : les cartes marines n'étaient plus à jour dans ces parages. On a donc navigué au sonar et à la température de l'eau de mer. Quand la température montait trop haut on s'écartait un tantinet.

Je regrette de ne pas avoir pris des photos pendant la manœuvre. La photo ci-dessus n'est qu'une composition Photoshop illustrative.

Plongeur-démineur

Après ce voyage en Islande je me suis porté volontaire pour devenir plongeur-démineur. J'ai suivi des stages à l'Ecole de Plongée de Saint-Mandrier et au GPD de Toulon (avec voyage autour de la Corse). Pendant le stage à l'Ecole de Plongée, nous avons fait la traversée de Saint-Mandrier au Cap Brun à la nage, en PMT (palmes-masque-tuba).

De retour en Belgique j'ai été affecté à « NAVCLEARMIN » (le GPD belge). Nous voulions faire aussi notre petite traversée locale : la Manche, de Calais à Douvres. L'entrainement fut assez poussé et se déroula sous contrôle médical. Notre médecin-chef en profita pour écrire une thèse sur la fatigue, la nourriture, la résistance au froid, les crèmes anti-méduses, etc. Pendant les entrainements en mer, un infirmier nous accompagnait en Zodiac. Toutes les heures - dans l'eau ! - il nous fit une petite prise de sang: une goutte au bout du doigt, et le tour était joué. Les résultats des analyses furent mis en statistiques, très scientifiques.

Une catastrophe a mis brusquement fin à cette aventure.


regarder le film des funérailles

Le 10 juin 1969, pendant une opération de déminage 7 camarades ont été tués. Normalement j'aurais dû faire partie de l'équipe. Mon second a été tué à ma place. Moi, j'étais en vacances à Paris, pour la communion solennelle d'un neveu.

Sept morts d'un coup, cela faisait la moitié du GPD. La Marine est responsable pour le déminage en mer et sur le littoral, approximativement jusqu'aux rails du tram qui longe la côte de Knokke à De Panne. La côte belge a à peine 60 km de long. Néanmoins, tous les jours, on y trouve des engins explosifs, datant des deux guerres mondiales.

La vie en commun

Souvent les gens de l'extérieur pensent que les voyages, les pays lointains et les aventures, dures ou galantes, sont ce qu'il y a de plus attrayant dans la vie de marin. Et les questions que l'on pose se limitent quasi exclusivement à ces sujets. C'est promis : dans mes mémoires je vous raconterai tout en détails. J'ai l'intention de les écrire dans une trentaine d'années !

Mais dès à présent, je puis dire que la vie en commun à bord, la grande promiscuité, sans connotation péjorative, est de loin l'expérience la plus intense. A bord il n'y a pas moyen de se cacher. On vit les uns sur les autres et on se connait profondément. Il y a une grande dépendance et une grande responsabilité réciproques, « on est tous dans le même bateau ». Et ce bateau est comme une grande bête vivante. Le bruit des machines est comme le battement d'un cœur. On se fait bercer par temps calme et secouer quand la mer est grosse. Je n'aime pas les paquebots de luxe ou toute la tuyauterie est cachée ou camouflée. Non, j'aime voir les tuyaux et les câbles : ce sont les artères et les nerfs de ce gros animal que l'on appelle un navire.

Puisqu'on ne rentre pas tous les jours à la maison, à 5 heures du soir après le turbin, et qu'on est « condamné » à se supporter sans relâche, pendant des mois, cette vie en commun n'est jamais terne. C'est le ciel ou l'enfer. Généralement c'est le ciel, heureusement ! Le fait d'être plongeur-démineur, renforce encore ce sentiment d'unité, du groupe inséparable. Surtout quand on plonge dans des eaux sans visibilité, liés l'un à l'autre par une ligne (« buddy line »). On vit ensemble ou on meurt ensemble.

Quand j'ai été affecté à terre, à l'Etat-major à Bruxelles, cette vie intense du bord se mit à me manquer. J'ai aussi été déçu par les futilités du travail à « haut niveau ». La crise de la quarantaine s'annonçait !

Midlife crisis

Vers mes 35 ans je la pique effectivement, ma crise de la quarantaine. Tout est remis en question. J'ai l'intention de me retirer avec ma petite famille dans une communauté hippie. Parmi les fromages de chèvre et les melons, nous comptions faire l'amour et plus la guerre. Love, Peace and Happiness. Le médecin de la Marine avait toute de suite compris qu'il s'agissait d'une crise de la quarantaine caractérisée avec dépression et surmenage à l'appui. Il m'octroya un congé de revalidation d'une durée non définie, un congé « élastique ».

Avant de partir, sous le coup de l'émotion, je signai un papier par lequel je refusais tout avancement en grade. Le document accepté, nous sommes partis à la recherche de nouveaux horizons.

Ce fut plutôt une errance sans fin:

En Belgique : Lathem Saint-Martin (Gevaert/Lima)
En Hollande : Boxtel (De Kleine Aarde)
En France: Les Cévennes, Pierrelatte, Carcassonne (Chalabre), La Dordogne, Le Lot-et-Garonne (Le moulin d'Andiran, avant la création de Danival par Gevaert), etc.

Au bout de deux mois de pérégrinations vaines, je revins bredouille. Finalement, à tout prendre, je préfère la Marine. Je ne révoque pas mon petit papier. Donc adieu l'amiral Van Aelst. Je plafonne au grade de 1LV (Lieutenant de Vaisseau de 1ère classe), un grade qui n'existe pas en France. En fait c'est un grade de consolation pour ceux qui ne sont pas devenus Corvettard.

Est-ce que je regrette ? Non.

J'ai vu autour de moi quelques collègues qui, à force de gravir les échelons hiérarchiques, avaient atteint leur niveau d'incompétence (principe de Peter). Ils en souffraient et n'étaient pas très heureux. Je n'ai jamais atteint ce niveau et en plus on m'a donné souvent l'occasion de me lancer dans des projets qui m'intéressaient beaucoup. J'étais en quelque sorte un officier indépendant (« freelancer »), souvent appelé pour la mise au point de certaines organisations. Même après ma retraite, j'ai été sollicité.

Puisque ma carrière culminait au grade de 1LV, j'ai pu prendre ma retraite très tôt, à 51 ans. Ce qui m'a permis d'aller voir mon frère au Canada, quand il avait besoin de moi. En 1998 il me téléphone pour m'annoncer une mauvaise nouvelle. Il avait un cancer et il lui restait à peu près six mois à vivre. Je suis parti immédiatement et je suis resté à Saskatoon jusqu'à la fin. Mon frère est mort dans mes bras. Ce temps au Canada a été à la fois triste et beau. Après une transfusion sanguine mon frère a eu encore la force et le courage de partir avec moi dans les Rocheuses, à Jasper et Banff. Il voulait me montrer à tout prix les coins les plus jolis de « son » pays.

La retraite

En 1991 donc, j'ai pris ma retraite. Le trou noir, je ne l'ai jamais connu. J'avais trop d'occupations. Mon dada était les ordinateurs et j'ai pu m'amuser à écrire des programmes, entre-autres pour la ville d'Anvers (programmes éducatifs pour les écoles primaires communales) et pour la FNAC. Au début je travaillais uniquement sur Atari, un ordinateur qui n'existe plus actuellement, mais qui avait facilement 15 années d'avance sur la concurrence, pour un prix dérisoire. Atari était très populaire chez les musiciens : Madonna, Fats Domino, Jean-Michel Jarre, et autres. Après la faillite d'Atari je me suis, à contrecœur, converti au PC(Windows). J'ai abandonné la programmation et je me suis lancé, essentiellement, dans la retouche photo et la construction de sites internet.

Pendant la vie active la famille reste souvent à l'arrière-plan. La retraite donne l'occasion de redresser la barre. Retrouver la chaleur familiale me rend heureux…

Par « famille » j'entends aussi famille au sens large ! En 2005 Jean-Jacques Vollmer crée « notre » blog et envoie des lettres à toute la promotion pour demander la coopération de chacun. Je ne savais pas qu'il y avait encore tellement de cohésion entre les camarades de la Promo62. J'en fus ravi et ai déjà eu le plaisir de revoir plusieurs camarades et de coopérer au site. Je me sens un peu comme le fils perdu qui rentre au bercail.

Et voilà, rebelote, je deviens sentimental ! C'est mon point faible, mais je n'y peux rien. Trop souvent je me suis laissé guider par les sentiments. Les injustices me révoltent, mais la beauté, la gentillesse et l'amour me font pleurer. Deux exemples :


Vous permettez, Monsieur
Adamo et famille à la télévision
néerlandaise en 1964

Stand by me (Playing for change)
Chanson intreprètée dans le monde
entier, par des musiciens de rue