Jehan Marion

Le premier commandement est toujours considéré comme le plus marquant pour un marin, mais pas nécessairement pour des actions héroïques ou dramatiques. Personnellement, le sentiment que j'en garde est celui de n'avoir fait qu'un avec le bateau et l'équipage, impression non plus d'en faire partie mais d'en être en quelque sorte l'enveloppe … qui prend tous les coups éventuellement.
Sur « les 400 », en l'occurrence l'Aréthuse, ce ressenti est très physique : exigüité, promiscuité, inconfort, mais aussi équipage de voyous compétents et dévoués, faciles à commander en mer, imprévisibles à terre.
Je ne vais donc pas raconter « moi, ma vie, mon œuvre et la gloire de mon père », mais seulement quelques anecdotes qui me réjouissent encore.

Sous les bananiers !

Pour un 400, la perspective d'aller, au départ de Toulon, intercepter au large de Madère un groupe de bâtiments de l’escadre de l’Atlantique, après avoir rejoint un sous-marin de Lorient pour des attaques en section, puis patrouiller seul autour des Canaries et faire escale à Santa Cruz de Tenerife avant de retourner en Méditerranée, représentait une « ribote » de sept semaines à ne manquer sous aucun prétexte.
Malheur ! Une semaine avant l'appareillage, une épaisse fumée noire s'échappe par la baignoire, comme d’une cheminée : un flash dans une tête de batterie vient de fondre des connexions et déclencher un début d'incendie. Si le tiers de service ont réagi dans les meilleurs délais, plus rapides encore se révèlent trois commandants de sous-marins voisins pour... proposer de remplacer l’Aréthuse en Atlantique !
Piqués au vif, travaillant jour et nuit en deux bordées, les électriciens permettent d'appareiller à l'heure, au grand dam des bons copains ! … Mais le sort s'acharnait sur nous.

Au large de Minorque, par temps de gueux, ce sont les mécaniciens qui se retrouvent à la peine pour changer un palier de l'unique Dardanelles: Surnom de l’étroit
et tortueux passage par lequel
on passait de la propulsion au
poste arrière. ligne d'arbre (les anciens s'en souviennent, les paliers de rechange encombraient les Dardanelles) : en plongée, posés sur la couche, en économie d'électricité, sans un mot à l'Escadrille (il serait bien temps de la prévenir si la réparation s'avérait impossible, en attendant elle ne peut rien pour nous... si ce n'est nous chercher un remplaçant), une nuit de travail acharné dans l'encombrement qu'on peut imaginer, et l'Aréthuse se remet en route. Las ! Le temps continue à forcir et le rendez-vous en Atlantique ne permet pas de transiter en plongée en raison du retard déjà pris. Si le sous-marinier en plongée se rit du copain chahuté en surface, ce dernier est bien vengé dans de telles circonstances ; la baignoire est alors non seulement intenable et dangereuse, mais parfaitement inutile (sous une douche permanente, avec des creux de six mètres dans une mer courte, on ne voit rien, on n'entend rien par l'interphone, les téléphones auto générateurs sont noyés et l'officier de quart comme le veilleur ne valent guère mieux !). L'Aréthuse taille donc difficultueusement sa route en surface, ventilation plongée, roulant bord sur bord, tandis que l'officier de quart au périscope joue en permanence sur la molette de site pour tenter de voir l’horizon entre « top ! Un avion » et « top ! Un poisson ! ».

boite: Zone mobile dans laquelle doit
se tenir un sous-marin en transit,
afin d’éviter les interférences
avec les forces alliées. Enfin ! À l'approche du détroit de Gibraltar, bien que sur l'arrière de notre « boite », on plonge : luxe, calme et volupté, à l'immersion des courants portant (sinon on y serait encore !), et comme à l'exercice, l'Aréthuse se retrouve en Atlantique au bout d'un paquet d'heures..
Beau temps gris sous un ciel bas, longue houle résiduelle, surface ! pour faire enfin les poubelles... et jeter un oeil sur les superstructures qui ont été malmenées les jours précédents : brave bateau, pas une plaque de pont n'a bougé, mais... sur l'arrière, que remorque t’on ? L'antenne basse, qui n'a jamais si bien porté son nom, décapelée du massif, joue, avant l'heure, les antennes remorquées, folâtrant entre hélice et barres de plongée ! Depuis quand ? Certainement avant le passage du détroit en plongée ! Jamais deux sans trois, mais avec de la chance le sort est conjuré. D'un coup de cisaille on fait cadeau à l'Atlantique d'une superbe antenne en torons de cuivre, qui fait d'autant moins défaut qu'elle n'avait jamais servi à quoi que ce soit.

Dans ces circonstances, en prévision de plusieurs semaines de mer avant une escale où il faudra bien être présentable, le second avait décidé de dynamiser le poste de propreté matinal qui, il faut bien l'avouer, n'a jamais, et sur nul vaisseau, déchaîné l'enthousiasme de l'équipage. Ainsi, en lieu et place d'un branle-bas chuchoté à l'oreille « auriez-vous l'obligeance… », ou claironné par hauts parleurs « les paysans de la basse Bretagne... », il avait opté pour diffuser, chaque matin, à 8 heures tapantes, une chanson dont la stupidité des paroles n'avait d'égal que le rythme endiablé : «sous les banana, sous les banana, sous les bananiers... ». Je ne me souviens plus très bien ce qui était sensé se passer, sous les bananiers, et je vous laisse l'imaginer, mais toujours est-il que ça plaisait beaucoup à Monsieur l'Equipage qui, dès le second jour de mer, ralliait avec vadrouille, éponge, balais, chiffons, naol, en hurlant à tue tête « sous les banana... » ; côté discrétion acoustique, c'était moyen, mais à tout, prendre l'Aréthuse n'était pas en patrouille stratégique !

Ayant rejoint, au large de Madère, un 800 (remplaçant de dernière minute du 1200 annoncé, resté en rade à Keroman) à bord duquel Alsoumatt avait pris passage, nous voilà, par la grâce d'un code TUUM (téléphone sous-marin) particulièrement secret doublé d'une savante manœuvre pour se partager les rôles, attaquant en groupe la force navale. L'écran, franchi sans encombre, l'Aréthuse détecte le « gros » (comme d'habitude le Rhône, affectueusement surnommé « je roule pour vous», qui offrait aux sous-mariniers deux avantages appréciables : des douches au mouillage et, en mer, une hélice exceptionnellement bruyante). Je sais bien qu'ici personne ne me croira, sauf ceux qui étaient à bord, mais ce jour là un 400 a coulé, avec une seule torpille E14 (portée utile 2000m au vent arrière !) le Rhône (qui en avait l'habitude), le 800 qui se tenait bêtement derrière... et Alsoumatt, qui ne manqua pas de m’adresser, par TUUM, des félicitations ambiguës !

Enfin, débarrassés de tous ces comparses, arrive l'escale tant attendue, soigneusement préparée par le Second, le Patron du Pont et notre représentant local... qui venait de Madrid. Comme il était de tradition, trois hôtels différents avaient été retenus pour les officiers, les officiers-mariniers et l’équipage : mieux vaut que chacun vive sa vie selon ses affinités, ses goûts et ses moyens. Chance inespérée, hasard du calendrier, nous tombons en plein carnaval de Santa Cruz qui, s'il n'a pas la réputation ni les excès de celui de Rio, ne manque ni de joie, ni de rythme, ni de couleurs, ni de jolies filles « avec moins que rien de costume... » … fors les plumes !
Voici donc, à la nuit tombée, messieurs les officiers (en civil) accompagnés des quelques épouses, dont la mienne, qui avaient rejoint par avion cette escale rare, jouant des coudes au milieu de la foule pour mieux admirer les écoles de samba défilant au son des flonflons sur les Champs Élysées locales. Endiablées, multicolores, elles se succèdent, ainsi que les musiques, plus sud américaines les unes que les autres quand... curieux ?... plus de trombones, de guitares ni de tambourins, mais des voix, que les applaudissements couvrent presque, qui deviennent distinctes en s’approchant. Avant même d'en avoir compris les paroles, la mélodie (si on peut dire...) était reconnaissable entre toutes, et débouchent, derrière les plumes de derrière des dernières danseuses, en blanc complet mais uniformément coiffés de sombreros mexicains achetés Dieu sait où, Monsieur l'Equipage de l'Aréthuse hurlant à tue tête « sous les banana, sous les banana, sous les bananiers... ».
J’ai failli avoir honte (réflexe primaire d’un règlement de discipline trop bien étudié, et expérimenté, sur la Jeanne), mais finalement j’étais très fier de mes bonshommes qui donnaient de la Marine une image on ne peut plus sympathique.

 

 

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