Jehan Marion

(anecdote numéro 2)

Cet équipage sympathique, avec lequel j’entretiens toujours des liens amicaux 35 ans plus tard, ne comportait bien entendu pas uniquement des flèches.

R&B

Il y avait à bord, cette année là, deux QM mécaniciens, R. et B., assez célèbres l'un et l'autre pour leur permanente bonne volonté à rendre service et... pour les catastrophes qui s'ensuivaient immanquablement : morceaux choisis.

Un beau vendredi soir, veille de retour à quai après plusieurs semaines de mer, un message de l'Escadrille nous apprend que l'Aréthuse est choisie entre toutes pour la journée porte ouverte du dimanche suivant : les absents ont toujours tort ! du Pacha au garçon des Maîtres, ce « cadeau» sentant à plein nez les « intrigues à terre » est fort peu apprécié, mais ne pouvant décemment avouer que le bateau est crasseux comme un peigne du poste torpilles aux presses de barre, il va falloir s'y coller, et vite !
Le Second, le Chef et le Patron du Pont, après un long conciliabule tenant du conseil de guerre, répartissent les tâches à exécuter impérativement demain samedi. Ainsi, à R., échoit un coup de beau dans le sas arrière, dont le blanc immaculé pissait la rouille.
Sitôt à quai, samedi midi, muni d'une moque, d'un rouleau, d'un pinceau et d'un tas de chiffons, R. s'attaque au sas. Il faut en effet savoir que, pour faire visiter un sous-marin par une foule, la seule solution est d'entrer par un bout et de sortir par l'autre (comme sur l'Argonaute à La Villette) sous peine de bouchons inextricables.
Le sas nettoyé et gratté au mieux, l'après-midi est déjà fort avancé et R., qui ne manquait ni de jugement ni d'initiative, est bien persuadé que sa peinture ne sera jamais sèche le lendemain matin. Qu'à cela ne tienne, avec un peu de solvant elle sera certes moins résistante mais elle sèchera bien plus vite. Et hop ! Que je t'allonge la moque de blanc d'un bidon de gazole, et vas-y que j'te !
L'inspection du dimanche matin, avant ouverture des hostilités, trouva le second satisfait : bien sûr, ça n'était pas une tenue d'inspection générale, mais pour des éléphants

éléphant: Mot qui désigne tout bipède non marin. en goguette c'était présentable. Et justement, les voila qui se présentent, les éléphants, aimables, curieux, bavards et touche à tout, s'engouffrant péniblement à la queue leu leu par le panneau torpille.

Un quart d'heure plus tard, voilà les premiers qui ressortent par le sas arrière : Horreur et damnation ! ils ont tous le dos badigeonné de blanc, robe, veste ou chemisette… et ne s'en avisent même pas ! il est vrai qu'il faut être sous-marinier pour grimper une échelle verticale sans s'adosser à la paroi. Par miracle il n'y eut pas de plainte, et à midi, le métal étant astiqué à clair sur toute la zone considérée, le problème semble définitivement résolu et le second peut enfin souffler de soulagement... mais cela ne devait guère durer.

Faisant l'après midi un tour du bord au milieu des visiteurs, devisant gaiement avec les uns et les autres, quelle n'est pas sa stupeur quand il découvre que le Maître d'Hôtel du Commandant a ouvert boutique juste au pied du fameux sas de sortie. Etlà, en souvenir de la visite d'un « sous-marin de chasse », il vend aux touristes, au prix fort et en pièces détachées, les rebuts de son sac de quartier maître: pour quelques francs les plus impécunieux repartent avec une jugulaire (sic), les demoiselles, pour plus cher, avaient droit à un pompon graisseux, baiser en prime, et une riche rentière brandit fièrement le bachi, le plus crasseux et avachi bachibachi: Bonnet de marin. que l'on puisse imaginer, vendu à prix d'or parce que, celui là, « il a navigué » !

Méticuleux et « prop' sur lui », comme on dit à Brest, il venait de déjà s'illustrer en mer quand, nu comme un ver dans les auxiliaires (non, il n'était tout de même pas de quart !), debout dans une bassine en plastique à demi remplie, il « prenait sa douche » à l'aide d'une moque. Au second, surpris d'un tel appareil en un tel lieu, et plus encore soucieux d'économiser l'eau douce, il fut répondu : « ça ne coûte rien, c'est la sueur des copains, elle reviendra. », ce qui était d'ailleurs proche de la vérité. Il faut ici, pour le lecteur qui n'a pas eu le bonheur de naviguer sur un 400, préciser qu'à bord de ces bateaux l'eau douce était un problème permanent. Aux caisses initialement prévues, et notoirement insuffisantes, même complétées par les caisses de compensation des torpilles... tant qu'on ne lançait pas, s'étaient successivement ajoutées les « outre externes » (outres souples, logées en superstructures, qui délivraient l'eau de boisson... à la pression d'immersion !), puis les « outre internes », composées de multiples petites caisses en inox logées entre les couples des auxiliaires et alimentées par un réseau complexe de gouttières collées à la coque pour recueillir l'eau de condensation: vapeurs de la cuisine voisine et... sueur des copains. Bien que non buvable, elle n'était pas pour autant prévue pour des ablutions en tenue d’Adam.

Terre: Chaque sous-marin disposait d’un local à terre pour y entreposer rechanges, peinture, outillage, réserves de consommable ou vivres non consommées, inutiles à bord pour la sortie considérée.

Marée: Désigne l’ensemble des activités en mer entre deux périodes d’entretien. Soigneux donc, B. l'était également envers le splendide vélo de course qu'il venait d’acheter sur ses maigres économies. Aussi avait-il demandé au Patron mécanicien l'autorisation de le garer dans le « magasin à terre » pour la durée de la marée. Sur son accord, il avait donc rangé le précieux vélo au fond du local, après avoir pris soin, pour le protéger de l'air salin circulant librement à travers la porte grillagée, de l’enduire de vaseline de la selle aux boyaux.

Cet après-midi là, le poste de combat de vérification avant appareillage venant de s’achever, l’Aréthuse rappelle aux postes de manœuvre, quand le Patron Mécanicien demande à B. d'aller « vite fait » chercher au magasin telle bricole dont il avait un besoin urgent. Le bateau étant amarrée devant l'atelier torpille, il faut traverser toute l'Escadrille, et voilà notre B. armé de toute sa bonne volonté, qui prend les jambes à son cou. Arrivé essoufflé au magasin, il saute, pour revenir plus vite, sur son fameux vélo et arrive, comme une flèche, sous les yeux émerveillés des équipes de manœuvre attendant sur le pont. Il traverse sans encombre les rails des grues (je suis sûr que certains bons copains espéraient le contraire...), décrit une courbe élégante au ras de la coupée et... plonge à l'eau assis droit sur sa selle ! Joie de l'équipage, qui n'avait pas encore compris que, sur des jantes huilées, l'efficacité des patins de frein... ?

 

 

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