Jehan Marion

(anecdote numéro 3)

Mais je ne résiste pas au plaisir de vous raconter une autre escale … moins glorieuse que celle de Santa Cruz !

Escale au pays des soviets

En cette fin des années 70, l'Aréthuse vient de tirer le gros lot : une patrouille en Adriatique, devant les côtes albanaises et yougoslaves, avec, pour couronner le tout, une escale à Dubrovnik dans les premiers jours d'avril. Cela faisait de très, très nombreuses années qu'aucun bateau français n'avait relâché dans ce pays communiste (bien que non aligné, et inventeur de l'autogestion, comme on verra plus tard), et le type d'accueil qui nous y attendait ne laissait pas d'inquiéter quelque peu.

Sur ce doute, sujet de bien des conversations et plaisanteries au cours de la patrouille, le Pacha et le Second imaginent de monter un canular à l'équipage pour le 1er avril. Avec la complicité du radio, de quart de 0 à 4 la nuit du 31 mars, le message ci-joint est frappé, mis sur la planchette des messages arrivée avec la vacation de 02h00, et présenté à l'officier de quart, qui le montre au chef de C.O., qui le commente à la ronde et, le bruit courant comme un feu de paille, dès le branle-bas il fait l'objet de toutes les conversations: ce qui nous attend est encore bien pire que ce que l'on pouvait craindre de pire!

Tous les rôles des différentes corvées sont alors répartis selon les équipes de service, je laisse à penser de la grogne!

P 311625 MAR
FM MILFRANCE BELGRADE
TO A...
BT
NON PROTEGE
MCA ESCALE
NMR 24/TOUG/AFA DU 31 MAR
REF: MON 20/YOUG/AFA DU 30 MAR 7.
OBJ: ESCALE DU SOUS MARIN A... A DUBROVNIK
TXT
VISITES:LE COMMANDANT HM UNE VISITE AU MAIRE DE DUBROVNICK, AU COMMANDANT MILITAIRE, AU HAUT COMMISSAIRE POLITIQUE AUX AFFAIRES DU PEUPLE. LE COMMANDANT SERA ACCOMPAGNE DANS CES VISITES D'UN OFFICIER MARINIER ET DE DEUX MEMBRES DE L'EQUIPAGE.

LES VISITES SERONT RENDUES A L'OCCASION D'UN COCKTAIL A BORD. UNE GARDE COMPOSEE DE SIX HOMMES EN ARMES EST VIVEMENT SOUHAITEE A l'ARRIVEE DES AUTORITES,

PATROUILLE: LE BORD FOURNIRA CHAQUE JOUR UN OFFICIER MARINIER ET DEUX MATELOTS POUR ASSURER LES PATROUILLES EN VILLE. CES PATROUILLES SE FERONT AVEC LES AUTORITES LOCALES. LES HOMMES SE TIENDRONT DE 0800 A 0800 AU CENTRE DE CONTROLE ET DE SURVEILLANCE MUNICIPALE.

HOTELS: LE NOMBRE D HOTELS ACTUELLEMENT OUVERTS EST DE DEUX. LA SAISON TOURISTIQUE NE COMMENCANT QU EN MAI. VOUS N AUREZ DROIT QU A TROIS CHAMBRES POUR DEUX PERSONNES A L HOTEL RESIDENT ET HUIT CHAMBRES POUR DEUX PERSONNES A L HOTEL MONTENEGRO.

TENUES: TOUT L EQUIPAGE OFFICIERS COMPRIS SORTIRA EN UNIFORME. TOUT MANQUEMENT SERAIT TRES MAL INTERPRETE PAR LES AUTORITES LOCALES.

CEREMONIES: UN DEPOT DE GERBES AURA LIEU AU MONUMENT AUX MORTS LE SAMEDI NEUF AVRIL A 1000 HI PRESENCE D UNE DELEGATION DE L ARMEE DU PEUPLE. UNE VISITE DU BORD PAR UNE DELEGATION DES TRAVAILLEURS DE L USINE DE FILATURE POURRAIT ETRE ORGANISEE A BORD LE VENDREDI DE HUIT A QUINZE HEURES.

TOURISME: LA LOCATION DES VOITURES EST INTERDITE ET LES EXCURSIONS EN DEHORS DE LA VILLE NE SERONT AUTORISEES QUE DANS LE CADRE DE VISITE GUIDEE EN AUTOCAR. TROIS EXCURSIONS POUR DIX PERSONNES SERONT PREVUES LE SEPT HUIT ET NEUF AVRIL CHAQUE GROUPE SERA ACCOMPAGNE D UN OFFICIER. IL EST VIVEMENT CONSEILLE DE NE PAS ETRE EN VILLE APRES 0100 DU MATIN.

ACCUEIL: CINQ FAMILLES YOUGOSLAVES SE PROPOSENT DE RECEVOIR CHAQUE JOUR UN MARIN FRANÇAIS A DEJEUNER. IL EST SOUHAITABLE QUE LES MEMBRES DE VOTRE EQUIPAGE CHOISIS POUR CES INVITATIONS AIENT UNE CONNAISSANCE FAIBLE DE L ALLEMAND ET DE L ANGLAIS.

COMBUSTIBLE: LE PORT DE DUBROVNIK NE PEUT ASSURER VOTRE RAVITAILLEMENT EN GASOLE. UNE ESCALE TECHNIQUE EST PREVUE LE 02 AVRIL DE 1000 A 1400 A BRINDISI POUR EMBARQUEMENT DE 10000 KG DE GASOLEM.

Le pot aux roses ne sera découvert que le 2 avril, avec l'absence du « ravitaillement à Brindisi » !

 En définitive, malgré un cadre exceptionnel, l'escale à Dubrovnik se déroulera dans une ambiance franchement pluvieuse et vaguement morose, dans des hôtels autogérés dont la plomberie, la serrurerie et l'électricité témoignaient d'une totale absence d'entretien... profitable aux bénéfices, auto-partagés par le personnel : l'enfer est pavé de bonnes intentions ! La ville, superbe musée en plein air, manquant d'ambiance (tout particulièrement nocturne) l'équipage dans son hôtel, à l'abri de toute hiérarchie, n'a pas été long à trouver un dérivatif. Ce n'est que la veille de l'appareillage que le second, découvrant sur la facture de l'hôtelier le remplacement d'une douzaine de chaises pour un montant considérable, appelle le quartier maître major pour un minimum d’explications ? Il apprend alors que, faute de pouvoir s'amuser dehors, et grâce aux longs et larges couloirs de l'hôtel, désert à cette époque de l'année, ils avaient organisés moult tiercés, à califourchon sur des chaises, paris à la clef: il y eut quelques accidents!... il fallut bien payer, avec la caisse noirenoire: Voir plus loin car cette dépense inavouable ne pouvait passer en frais d'escale, quitte à se rembourser sur le règlement de discipline...

Mais pour autant, le malheureux second n'en avait pas fini avec les embrouilles.

Le lendemain matin, aux postes de manœuvre pour appareillage, les vivres frais n'ayant pas encore été toutes livrées, il faut bien rouvrir le panneau torpille quand le camion se présente sur le quai. L'embarquement des paquets, sacs et cageots se trouve facilité par l'immense coupée dont l'Aréthuse avait été gratifiée, apparemment prévue pour débarquer les centaines de touristes des futurs paquebots de croisière. Ne restent plus sur la plage avant que les cageots de salade. Ayant salué l'officier de liaison yougoslave et le représentant de Milfrance Belgrade, je monte dans la baignoire pour appareiller, quand s’engage sur le quai une vive discussion, animée de grands gestes, entre le shipchandler, qui venait de nous livrer, et le patron du pont, rapidement épaulé par le second.

Il faut se souvenir qu'à cette époque les achats de vivres frais en escale à l'étranger étaient l'objet d'une attention toute particulière de ces deux derniers, aidés du commis: en effet, devant l'impossibilité pratique, en l'absence de commissaire, de passer un marché selon les règles administratives et d'en vérifier l'exécution scrupuleuse (pour des sommes fort modiques au demeurant), il était admis de reporter en francs, sur un cahier dit « d'achats directs », tout ce qui avait été payé en devises, sans factures à l'appuis, le remboursement ne pouvant cependant pas excéder les prix admis en France. Par voie de conséquences, dans de nombreux pays, et en marchandant bien, on pouvait se faire rembourser aux tarifs toulonnais des denrées achetées bien moins cher, la différence alimentant une caisse noire qui, de notoriété publique, permettait d'offrir à l'équipage en escale un hôtel, voire une demi-pension, que les seuls frais réglementaires dits « de vacations » n'auraient pu couvrir. La hiérarchie, qui en son temps avait fait de même, fermait pudiquement les yeux, et tout le monde s'y retrouvait : la République a connu des bandits d'un tout autre calibre !...

C'est dans ce contexte que, sur le quai, le ton monte et les gestes deviennent véhéments, à l’appui de propos plus aigres que doux échangés dans un anglais approximatif entre un patron du pont à l'accent marseillais et un shipchandler aux intonations serbo-croates. Irrité par cette comédie dont le sens m’échappe mais qui déjà, à l'évidence, faisait perdre quelque peu de noblesse à cette fin d'escale et à la fine manœuvre que j’envisageait, j’allais m’enquérir du problème quand le second, regagnant le bord, fait rouvrir le panneau torpille (entre temps les dernières laitues avaient rejoint la cambuse) et ordonne... de débarquer les vivres. Cela ne prit que trois minutes (de fait, aux postes de manœuvre, la chaîne humaine de la cambuse au quai était déjà en place), juste le temps pour que le pacha comprenne enfin que les prix, âprement négociés par le patron, n'avaient qu'un rapport lointain avec le montant des factures du shipchandler (s'étaient-ils bien compris ? on ne le saura jamais, mais une entourloupe de dernière minute semble fort plausible, pour ne pas dire très probable). Par prudence, et approuvant la décision du second (d'autant plus qu'avec l'histoire des chaises, la caisse noire était fort mal en point), je fais passer les aussières en double de façon à pouvoir larguer sans l'aide de lamaneurs à terre, alors que les vivres s'entassent de nouveau sur le quai entre un patron qui refuse définitivement de payer quoique ce soit et un marchand furieux et vociférant. Bien que lourde, mais heureusement équipée de roues, la coupée est repoussée à terre sans aucune aide.

Enfin l'Aréthuse appareille de Dubrovnik, sous le regard hilare du représentant de Milfrance, satisfait je suppose que les marins français ne se soient pas laissés rouler par un margoulin local, le regard diplomatiquement ambigu de l'officier de liaison yougoslave et les imprécations du commerçant planté au milieu de ses cageots : si le spectacle manquait de classe, il ne manquait pas de sel, et puis... ça n'était pas une escale officielle !

Et le retour à Toulon se fit sur vivres de croisière !

 

 

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