Michel Heger

Sri Lanka après le tsunami


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(exposé du 4 avril 2006)

Quand mes deux camarades et moi sommes arrivés au Sri Lanka, les images des rives ravagées hantaient encore nos mémoires. Ces images de la télévision et des magazines, vues et revues pendant un mois nous avaient presque accoutumé au spectacle. Presque. Mais en contemplant la réalité, en piétinant les gravats répandus sur des kilomètres, on réalisait alors, et seulement alors, l'énormité et la brutalité de ce tsunami.

Il nous avait fallu quatre heures de TGV, onze heures de vol et dix heures de route pour atteindre ce bout du monde : la côte est du Sri Lanka. Une côte ignorée des touristes, trop loin, trop instable à cause des « Tigres » tamouls qui se battaient il y a peu de temps encore pour obtenir leur indépendance et qui, malgré un trève, font encore régner un climat d'insécurité. Une région délaissée par le pouvoir central…

Et c'est pourtant là que le tsunami du 26 décembre 2004 avait frappé le plus fort. Plus de dix mille morts et disparus pour ces seuls cent kilomètres de côte du district d'Ampara: le tiers des victimes recensées pour tout le Sri Lanka.

Ici, ce sont les familles vivant de la pêche qui ont le plus souffert : elles habitaient à proximité de la plage, au plus près de leurs bateaux. Ces derniers ont été détruits à plus de 95%. Quant aux familles dont aucune n'a été épargnée, elles vivaient depuis sous des tentes à même les ruines de leur maison ou dans des villages de réfugiés, rangées de tentes vaguement alignées au bord des routes, et étaient ravitaillées par les ONG au petit bonheur le jour.

A Paris, la direction de la SNSM ne pouvait rester indifférente à cette détresse maritime. La Société nationale de sauvetage en mer compte dans ses rangs tant de marins ou d'anciens marins !

Elle avait donc, très tôt, proposé à la Croix Rouge que quelques uns parmi eux aillent voir là-bas ce qui se passait et proposent un plan d'action. La Croix Rouge avait accepté. Elle avait reçu beaucoup de dons et souhaitait utiliser le mieux possible les sommes recueillies. Un appel de la SNSM aux volontaires avait été lancé quelques jours plus tard.

Et c'est ainsi que partit notre petite équipe : un Contre-amiral de la deuxième section, un directeur de port, un professeur, ex-capitaine de pêche, le bon casting comme l'on dit maintenant à la « Star Ac ». Les sauveteurs en mer revêtaient, pour la bonne cause, et pour deux semaines, l'habit de la Croix Rouge.

La mission nous remplissait à la fois de fierté et d'inquiétude. Fierté de se sentir utile, inquiétude devant la difficulté de la tâche : allez là-bas, nous avait-on dit, voyez, et proposez nous un projet de reconstruction. C'était on ne peut plus laconique.

Et par où commencer ?

Nous partions à zéro dans un pays dont nous ne connaissions rien. Très rapidement, heureusement, des contacts pris dès le premier jour à Colombo nous ont permis de se faire une idée du désastre.

Mais c'est sur zone, en parcourant sur des routes meurtries, parfois coupées, les cent dix kilomètres de littoral qui nous étaient affectés, en allant au contact des représentants locaux du Ministère des pêches, en marchant dans les décombres au devant des pêcheurs, que nous avons pu peu à peu apprécier avec plus de précision les pertes en vies humaines et en matériel dans cette activité :

Il nous fallait identifier les types de bateaux et de moteurs utilisés, le type de gréement de pêche employé, s'inquiéter de la façon dont, ultérieurement, nous pourrions faire distribuer de nouveaux bateaux d'une façon équitable, se rendre auprès de responsables de différentes administrations pour s'assurer de la façon dont les listes des victimes étaient établies, repérer les lieux où de nouvelles coques pourraient être construites, où de grandes quantités de filets pourraient être achetées. Un vrai jeu de piste…enfin, pas vraiment un jeu.

Le 4x4 de la Croix Rouge, quand nous l'avions à notre disposition, nous permettait d'aller partout. Ranji, notre interprète avait passé vingt ans en France à faire, « hors cloche », les ménages en plus de son travail régulier, et était devenu relativement riche. Mais, sollicité par l'Ambassade puis la Croix Rouge à titre temporaire, il nous accompagnait chaque fois qu'il le pouvait. Il parlait le français, l'anglais et le cingalais. Mais pas le tamoul. Et il nous fallait de temps à autre avoir recours à un interprète de l'interprète.

Le soir, logés tantôt chez l'habitant, tantôt dans un hôtel un peu délabré, nous sortions l'ordinateur portable, avant et après le dîner et commencions à consigner nos observations de la journée. Puis fatigués nous rentrions chacun se coucher sous une moustiquaire de bazar rose bonbon. C'est là que, dans une obscurité moite, des images ou des récits difficiles nous revenaient à l'esprit : des maisons pulvérisées sur des kilomètres, des décombres pas plus hauts qu'un demi-mètre, des bateaux fracassés, projetés ou transportés au milieu des ruines. Ici ou là un petit tumulus surmonté d'un piquet portant un chiffon blanc indiquait la tombe improvisée d'une victime sans nom. Parfois il y en avait plusieurs rassemblés au hasard, petit cimetière de sable, anonyme, sous des cocotiers roussis par le sel marin.

A Pottuvil, dans le sud du district, Merete, une danoise d'une cinquantaine d'année, errait dans les ruines de ce qui avait été le petit hôtel en bordure de plage quelle tenait avec son mari. Elle m'a raconté la montée brutale de l'eau, « je suis rentrée dans la cuisine d'abord puis, voyant que j'allais disparaître sous l'eau, j'ai dû plonger pour m'échapper et là j'ai été prise dans un tourbillon irrésistible et me suis retrouvée à six cents mètres de là. Quand la mer s'est retirée, je suis revenue, avec d'autres rescapés à ce qui restait de notre hôtel. Mais une deuxième vague est arrivée, plus forte, plus haute. Nous avons pu nous réfugier au deuxième étage du bâtiment principal qui avait tenu le coup. Cela a sauvé une vingtaine de personnes. Il y a eu d'autres vagues, comme des grosses marées pendant plusieurs heures encore. Mon compagnon est mort ». Alberto, un italien venait, lui, de monter une petite affaire pour les quelques surfeurs amoureux de cet endroit. Il avait tout perdu lui aussi et retrouvé le lendemain le corps de son copain au milieu des débris. Il positivait pourtant et, plein d'idées grandioses, voulait remonter une affaire bien plus importante… en vérité il n'avait plus toute sa tête.

Un peu plus loin, au village de pêcheurs un jeune garçon d'une quinzaine d'année nous avait appris avec le sourire qu'il avait retrouvé la veille le corps de son grand père. Quarante jours après le tsunami…

Ailleurs encore des bras tendus vers un minaret nous avaient indiqué la hauteur de la vague. douze mètres. Monstrueux. On imagine ce mur, ces flots irrésistibles qui ont tout balayé, tout fracassé, tout emporté.

Des survivants nous racontaient comment ils avaient pu s'en sortir, se retrouvant parfois à un kilomètre de la mer. Beaucoup avaient perdu un ou plusieurs membres de leur famille. Un jour, alors que nous visitions un petit chantier de construction navale, reconstruit à deux cents mètres du précédent dont il ne restait plus rien, le chef de chantier a tenu à nous montrer son album de famille. Il a même tenu à ce que nous photographiions les images terribles et un peu floues qui s'y trouvaient : des monceaux de gravats, c'était sa maison, deux petits corps torturés et à jamais immobiles, c'étaient deux de ses enfants. N'oubliez pas, nous avait-il murmuré.

Au petit matin, l'appel de la prière, les chants des coqs, les premiers aboiements de chiens nous sortaient du sommeil dans lequel nous avions fini par sombrer. Très vite nos esprit se reportaient sur notre tâche, notre obsession : aller sur le terrain le plus souvent possible. C'est là que nous trouvions notre vraie motivation car ce peuple nous surprenait chaque jour par sa dignité. Pas un seul regard de supplication. Pas un geste de mendicité. Et le plus souvent un sourire.

Oui, nous avions envie de les aider.
Un jour cependant, une embuscade visant le dirigeant d'une faction tamoule fit six morts.

Le lendemain, alors que nous roulions vers le nord en plein secteur tamoul, notre interprète nous fit remarquer que les rues s'étaient vidées de tout véhicule et que les rideaux de fer des boutiques étaient fermés sans exception. En passant devant une permanence des « tigres » nous avons compris qu'ils préparaient une grosse manifestation. Bien que protégés par les croix rouges de notre 4x4 et de nos vêtements, nous avons réalisé qu'il valait mieux faire demi-tour et retourner à Ampara prendre les consignes de sécurité auprès du CICR, le Comité International de la Croix Rouge. En fait, toutes les ONG présentes dans le district étaient déjà consignées dans leurs locaux depuis la veille.

Nous avons ainsi perdu deux précieuses journées d'exploration sur le terrain. Mais ce ne fut pas du temps gâché. Nous en avons profité pour commencer à élaborer notre projet de reconstruction de la flotte. Le déclic était là. Jusqu'alors nous accumulions les renseignements. Maintenant nous avions la possibilité de les mettre en ordre et de les exploiter.

Deux jours après cet événement, nous reprenions la route de Colombo. Une route tortueuse mais très belle qui traversait des régions de lacs, de montagne et de jungle.

Installés cette fois dans un hôtel très confortable il nous fallait encore investiguer les environs de la capitale afin d'y trouver des chantiers navals et des ship-chandlers, leur demander leurs prix, leur capacité de vente ou de production, informations qui permettraient de recouper les chiffres officiels donnés par le gouvernement quelques jours plus tard, et de peaufiner le chiffrage de notre projet.

Le 17 février au soir, nous bouclions nos valises. La direction de l'hôtel, bien organisée et probablement renseignée par mon passeport, avait eu la gentillesse de déposer sur la table de ma chambre un gâteau portant la mention « happy birthday ». C'était le jour de mes 65 ans !

Le lendemain, au siège de la SNSM, il nous fallait encore, après onze heures de vol, imprimer notre rapport terminé à l'aéroport de Colombo. Après une description détaillée de la situation nous y proposions trois types d'actions, à décider le plus rapidement possible, que nous classions selon la rapidité de leur efficacité :

Effet immédiat (1 mois) :

Effet à moyen terme (1 à 3 mois):

Effet à long terme (3 à 18 mois):

Le chiffrage le plus précis possible s'élevait à 2,5 millions d'euros pour l'achat et/ou la fabrication

La balle était dès lors, dans le camp de la Croix Rouge, et sa tâche n'était pas simple. Il fallait en effet

Il existait en outre de sérieuses difficultés de coordination entre les différentes initiatives lancées par des ONG ou des associations de circonstance, que ce soit au niveau national ou international. Ces difficultés rendent presque inévitables des « doublons » dans la fourniture de secours. Mais après tout cette population avait tant souffert qu'il valait mieux risquer de lui donner trop que pas assez.

Eh bien je dois vous dire la vérité : à notre grand regret la Croix Rouge n'a rien fait et notre projet est resté lettre morte.

Mais notre travail avait été connu et reconnu. En effet une autre ONG, Solidarité, peu après nous, avait fait une évaluation du besoin très proche de la nôtre. Elle a finalement, décidé la mise en œuvre de cette restauration de la pêche avec, à hauteur de 65% du budget, des fonds fournis par la Croix-Rouge.

Solidarités, qui a lancé par ailleurs un vaste programme d'assainissement et de distribution d'eau, de réfection de puits et d'installations sanitaires, avait besoin, pour ce qui concerne la pêche, d'experts de la mer. Elle a donc à son tour, comme la Croix-Rouge en février, fait appel à la SNSM pour quatre missions individuelles destinées à assister son coordinateur local du programme « pêche ».

C'est ainsi que, membre de notre première mission, Jean-Pierre Bernaben, professeur de pêche à La Rochelle et sous-patron de canot SNSM a passé le mois de juillet auprès des pêcheurs rescapés pour étudier la nature de leur pêche, les moyens utilisés, référencer ces matériels afin de passer les marchés nécessaires, et commencer la distribution des premiers filets et lignes approvisionnés.

Mais la pêche à la senne, filet encerclant et traînant, mis à l'eau à partir d'une embarcation et manœuvré du rivage, ne pouvait se faire avant que les fonds sous-marins ne fussent débarrassés de nombreux débris, parfois très lourds, emportés en mer par le tsunami.

Une équipe d'une quinzaine de plongeurs locaux avaient entrepris cette tâche ingrate et parfois dangereuse, compte tenu de la pauvreté de leur expérience et de leur équipement, par des fonds allant jusqu'à 25 mètres et une visibilité réduite à quelques mètres. C'est un Premier Maître, plongeur démineur en activité de la Marine et spécialiste des travaux sous-marins, qui, prenant sur ses permissions et avec l'accord de la Marine nationale, a consacré les deux premières semaines d'août à la formation (méthodes de travail et sécurité) de ces plongeurs.

Il avait emmené avec lui deux « vaches » de relevage sous-marin généreusement offertes par la société Aqualung. Il a ainsi pu améliorer rapidement les conditions de travail et le rendement de l'opération.

Une cinquantaine de zones de pêche à la senne ont ainsi été nettoyées et validées par les pêcheurs. Il ne restait plus alors pour ces derniers qu'à recevoir les bateaux, des canoës de type prao, et des moteurs hors-bord pour reprendre la pêche. En attendant, ils montaient leurs filets de senne tandis que Solidarités mettait sur pied un atelier ambulant de formation à la réparation et à l'entretien des moteurs hors bords.

La troisième mission, effectuée durant les deux premières semaines de septembre, avait pour but d'évaluer l'impact des missions précédentes, de préciser les derniers besoins en bateaux et la meilleure façon de se les procurer, de proposer enfin de nouveaux développements possibles du projet.

à ce jour les bateaux et les moteurs hors bords prévus par un plan « pêche » légèrement corrigé, ont été délivrés. Les besoins en « speed boat » (unités en fibre de verre, non pontées, à fond plat et moteur hors-bord), ayant été largement couverts par d'autres ONG, ce sont majoritairement des gros praos destinés à la pêche à la senne qui, en cohérence avec le programme de nettoyage sous-marin, ont reçu la priorité (un seul bateau fait travailler une cinquantaine de pêcheurs sur le rivage).

Une des conclusions de cette mission d'évaluation intermédiaire, reprenant l'avis du premier plongeur envoyé en août, avait recommandé un complément de formation pour les plongeurs et leur dotation en matériel approprié.

C'est ainsi que, quatrième mission, deux autres plongeurs de la SNSM se sont rendus du 12 au 27 octobre au Sri Lanka. Ils ont emmené avec eux deux autres vaches de relevage sous-marin et quelques détendeurs neufs gracieusement fournis par Aqualung. Lors de leur passage à Colombo ils ont passé commande d'une quinzaine d'équipements individuels complets (bouteilles exceptées) destinés à cette équipe de « nettoyeurs ».

Cette action de nettoyage des fonds marins, imaginée par Solidarité, mais interrompue par la mousson, s'est avérée non seulement la plus originale des actions de restauration de la pêche mais aussi une des plus utiles. Le succès remporté dans les premières zones nettoyées a engendré de nouvelles demandes et, demain, une autre équipe de 2 moniteurs de plongée de la SNSM va partir là-bas pour, à nouveau, encadrer et former les plongeurs locaux et ceci dans des conditions rendues encore plus difficiles compte tenu de la tension croissante entre tamouls et cingalais.

En dépit de ces difficultés, ce sont, selon Solidarités, plus de 4500 pêcheurs qui, à des degrés divers, auront repris leur activité. Dix familles sri lankaises comptant en moyenne 35 membres, le nombre total de bénéficiaires indirects de l'action combinée Solidarités/Croix-Rouge/SNSM, sera d'environ 15 750.

Certes il restera encore beaucoup à faire, dans ce district comme dans d'autres, en particulier dans le domaine de l'habitat.

Mais le redémarrage de la pêche, (95% de bateaux détruits ou endommagés ont à ce jour été remplacés ou réparés par les soins de plusieurs ONG), est un facteur très important de la reprise économique de ce littoral particulièrement sinistré si l'on tient compte du fait que le poisson représente 70% des protéines animales consommées au Sri Lanka.

La SNSM n'est qu'un modeste maillon d'une grande chaîne de solidarité qui a aboutit à ce résultat. C'est la première fois qu'elle projette à l'étranger son idéal de dévouement bénévole au service des marins victimes d'une mer parfois cruelle mais aussi indispensablement nourricière.